vendredi 17 novembre 2017

THOR : RAGNAROK, de Taika Waititi


Le dieu du tonnerre a droit, comme Iron Man et Captain America, à son troisième film dédié avec ce Thor : Ragnarok, déjà fort d'un succès ayant dépassé ses deux premières aventures et de critiques favorables. Annoncé comme très différent de ses prédécesseurs, sous influence esthétique des Gardiens de la Galaxie (si on se fiait aux bandes annonces), qu'est-il ?

Après avoir retiré sa couronne de feu au démon Surtur (et l'avoir ainsi renvoyé au néant), Thor regagne Asgard où il surprend une représentation théâtrale donnée en hommage à son demi-frère Loki. Mais il devine la supercherie et oblige Loki à révéler qu'il a pris l'apparence de leur père, Odin.

 Thor et Loki (Chris Hemsworth et Tom Hiddleston)

Direction : Midgard (la Terre), où Loki a exilé Odin. Surpris par le Dr. Strange qui veille à toutes les intrusions mystiques, les deux asgardiens apprennent que leur père se trouve en Norvège et les y téléporte. Sur place, le père de toutes choses leur annonce qu'il est mourant mais aussi qu'il leur a caché l'existence de leur soeur aînée, Hela, déesse de la mort, sur le point de revenir après s'être échappée de sa prison, précédant le Ragnarok (la fin du monde des dieux). Odin se volatilise juste avant que sa fille n'apparaisse devant Loki et Thor dont elle brise le marteau Mjolnir. 

Scourge et Hela (Karl Urban et Cate Blanchett)

Evacués via le bifrost, les deux frères sont suivis par Hela qui les expulse du passage inter-dimensionnel entre la Terre et Asgard. Quand elle surgit sur son monde d'origine, elle tue sans sommation les guerriers Fandral et Volstagg mais se fait un allié de Scourge, puis elle part conquérir le trône vacant d'Odin et ses sujets, avec la ferme intention d'étendre son empire aux autres royaumes célestes, comme avant que son père ne la bannisse.

Topaz, le Grand Maître et Valkyrie (Rachel House, Jeff Goldblum et Tessa Thompson)

Thor s'est échoué sur la planète Sakar gouverné par l'excentrique mais puissant Grand Maître qui, pour divertir son peuple, entièrement composé d'égarés des quatre coins de l'espace, organise le tournoi des champions. Capturé par Valkyrie, Thor est livré au Grand Maître avec lequel il négocie sa liberté  contre une victoire sur le champion en titre. En revanche le dieu du tonnerre comprend que Loki, qui a gagné la confiance de son hôte, ne compte pas l'aider à fuir.

Thor contre Hulk (Chris Hemsworth vs. Mark Ruffalo

Une fois dans l'arène, Thor a toutefois la surprise de découvrir que le champion du Grand Maître n'est autre que Hulk, son collègue au sein des Avengers. Mais ce dernier ne retient pas ses coups et leur affrontement s'achève sur un match nul. Pendant ce temps, Hela extermine Hogun et la garde royale puis expose à Scourge son plan de conquête en ressuscitant des guerriers morts et son loup géant Fenris. A présent il lui faut la clé du bifrost pour se rendre sur d'autres mondes mais l'épée qui en fait office a été reprise par son possesseur, chassé précédemment par Loki, Heimdall.

Heimdall (Idris Elba)

Sur Sakar, Thor convainc, difficilement, Hulk et Valkyrie de l'aider à regagner Asgard pour vaincre Hela. Ils emmènent avec eux Loki qui, une fois la fuite de son champion avec les asgardiens, est considéré comme un traître par le Grand Maître - mais Thor, méfiant, l'abandonne après avoir trouvé un vaisseau que son frère comptait prendre seul. Les gladiateurs en profitent alors pour se révolter contre le tyran et ses sbires.

Thor et Hulk

Heimdall organise l'évacuation des asgardiens opprimés mais Hela et ses troupes leur barrent la route vers le bifrost. Ayant réussi à fuir Sakar via un passage dimensionnel, Thor, Valkyrie et Hulk arrivent juste à temps pour s'interposer.  

Le dieu du tonnerre

Le duel entre le dieu du tonnerre et sa soeur est terrible, coûtant même un oeil au premier (comme son père avant lui). Mais Thor libère toute sa puissance, autrefois régulée par son marteau, pour reprendre temporairement l'avantage. C'est alors que Loki surgit avec un gigantesque vaisseau véhiculant les révoltés de Sakar, dans lequel les asgardiens se réfugient. Le dieu de la malice reçoit l'ordre de son frère d'aller chercher la couronne de Surtur et de la replonger dans le feu pour ressusciter le démon.

Les "Revengers"

Scourge, pressentant la défaite de Hela, défend ses compatriotes contre l'armée de zombies soulevée par la déesse de la mort qui, en retour, le tue. Mais elle est ensuite surprise par l'apparition de Surtur qui provoque le Ragnarok, détruisant Asgard et la privant ainsi de la source de ses pouvoirs.

Hulk vs. Surtur

Ayant tout perdu, les asgardiens trouvent en Thor leur nouveau roi qui décide de les mener jusqu'à Midgard, avec à ses côtés Valkyrie, Hulk et Loki.

Deux scènes supplémentaires ponctuent le générique de fin :

- Loki interroge Thor sur l'accueil que vont lui réserver les terriens lorsque leur vaisseau en croise un autre, bien plus imposant et menaçant, celui de Thanos ;

- sur Sakar, après la révolte des gladiateurs, le Grand Maître est encerclé par des ferrailleurs dans la décharge de la planète et tente de les convaincre, alors qu'ils avancent d'un air peu amical vers lui, qu'une nouvelle ère s'ouvre pour eux.

Comme la trilogie consacrée à Iron Man, celle de Thor aura soufflé le chaud et le froid. Pourtant, comme l'a récemment rappelé Kenneth Branagh, si le premier film consacré au dieux du tonnerre avait été un échec, nul doute que la suite des plans cinématographiques des studios Marvel en aurait été fragilisé (quand bien même le premier Avengers fut tourné dans la foulée).

Entre temps, toutefois, le triomphe critique et commercial des deux opus dédiés aux Gardiens de la Galaxie a, de toute évidence, pesé sur la production de Thor : Ragnarok. D'abord dans le choix d'en confier la réalisation à Taika Waititi qui partage avec James Gunn la passion des fans de comics sans être un dévot, ensuite dans l'esthétique même du long métrage qui reprend les codes couleurs bigarrés des aventures des pirates de l'espace. Après le look un peu terne du premier film et celui trop sombre du deuxième, Thor 3 est nettement plus flashy.

Ce qui distingue aussi, plus généralement, les productions Marvel de celles de la Fox (avec la franchise X-Men) ou de Warner (les adaptations de DC Comics), c'est la volonté de traiter les histoires en réservant une place à l'humour. Parfois de manière efficace, parfois de façon plus balourde (pour ne pas dire déplacée). Et, là aussi, les scénaristes - le duo Chris Yost & Craig Kyle + Stephanie Folsom - ont pris le parti de rendre une copie franchement plus drôle.

A tel point, et c'est à la fois la force et la limite principale du film, qu'on a souvent l'impression que l'humour joue contre l'intrigue, que la comédie parasite l'action. A plusieurs reprises, les personnages sont dans une situation qui les ridiculise (pour les humaniser - ce qui est bien pratique quand on veut susciter de l'empathie pour des dieux ou des surhommes) ou s'échangent des dialogues ironiques (là aussi avec l'intention manifeste de rompre avec le côté un peu trop théâtral de dieux qui ne s'expriment pas naturellement). Mais l'instant d'avant ou d'après, voici les mêmes personnages aux prises avec des choix dramatiques, sujets à des émotions plus graves, et alors la blague désamorce maladroitement l'intensité invoquée pour la scène.

Waititi use (et abuse même) de ce procédé, si bien qu'on a l'impression que rien n'est jamais sérieux, compromis pour les héros. Une petite vanne et ça repart... Sauf qu'il est question d'une déesse de la mort, de la destruction du domaine des dieux, qu'on assiste à des scènes de tuerie massive. C'est tout de même assez dommage car, pour une fois, la méchante l'est vraiment, l'histoire ne lui cherche pas d'excuses, elle assume ses actes, ses méthodes (expéditives) et affiche ses ambitions (conquérantes). Le film donne d'ailleurs un coup de balai radical : plusieurs personnages secondaires apparus dans les deux premiers volets (les Trois Guerriers, Odin, sans compter les Valkyries dans un flash-back... Mais sans dire où est passée Sif, la grande absente de l'affaire) passent à la trappe, exécutés sans ménagement ni avoir eu le temps de briller une dernière fois.

L'ambition de Thor : Ragnarok s'affiche dans ses lignes narratives parallèles et simultanées, qui demeurent plutôt bien gérées entre ce qui se passe sur Asgard et Sakar (même si, là encore, on en est quitte pour savoir comment Hulk y a atterri depuis qu'il avait fui la Sokovie dans Avengers : l'ère d'Ultron). Le script opère des coupes drastiques sur certains plans (deux scènes sur Terre, mais qui suffisent avec la participation irrésistible de Benedict Cumberbatch en Dr. Strange et les adieux sobres d'Anthony Hopkins) mais, avec 130 minutes au compteur, le spectateur n'est pas volé.

Les prestations des comédiens - Chris Hemsworth très à son aise dans cette révision de son personnage, Tom Hiddleston qui se fait voler la vedette par la superbe Tessa Thompson, Mark Ruffalo épatant (le tournoi du Grand Maître est directement inspiré de la saga Planet Hulk et habilement intégré), et Cate Blanchett qui s'amuse comme une folle dans un registre inhabituel - y est pour beaucoup. La seule déception, d'autant plus grande que le comédien promettait beaucoup, provient de Jeff Goldblum, bizarrement un peu éteint (là où on attendait une composition survoltée).

Porté par la musique savamment décalée de Mark Mothersbaugh (compositeur habituel de Wes Anderson), Thor : Ragnarok est aussi divertissant que, parfois, creux et maniéré. Mais son réalisateur décape comme nul autre son héros, créant la surprise après le décevant Thor : les monde des ténèbres ou, cette année, Les Gardiens de la Galaxie 2. Prochains arrêts : au Printemps 2018 pour Black Panther, puis le gargantuesque Avengers : Infinity War l'été prochain, avant de découvrir Ant-Man & the Wasp dans un an environ. 

jeudi 16 novembre 2017

GUARDIANS OF THE GALAXY (VOLUME 3) #15-19, de Brian Michael Bendis et Valerio Schiti


Ce quatrième recueil regroupe les cinq derniers épisodes du Volume de la série qui forment le dernier arc narratif écrit par Brian Michael Bendis si on les additionne aux 27 épisodes du précédent Volume et aux quatre parus durant Secret Wars (sous le titre Guardians of Knowhere), on atteint un run cinquantaine d'épisodes, ce qui représente un total consistant sans être aussi épais que ses New Avengers ou Daredevil par exemple. 

Rappel des faits : l'intervention des Gardiens de la galaxie dans la guerre civile entre super-héros de la Terre a abouti à un fiasco - non seulement leur vaisseau a été détruit durant une bataille entre le camp d'Iron Man et de Captain Marvel (qu'ils soutenaient) , mais Gamora a appris que Thanos était détenu par cette dernière. Conséquence immédiate : Drax, Rocket et Groot se sont dispersés et le groupe a été dissous. Ben Grimm, Angela et Venom ont aussi pris leurs distances pour des raisons différentes. Désormais coincés sur Terre, chacun réagit différemment à la situation...

Un clin d'oeil aux FF - série que Bendis rêvait de produire...

Ben Grimm/la Chose était parti de la Terre sans prévenir ses proches (son ami Johnny Storm/la Torche humaine, seul autre rescapé des Fantastic Four après Secret Wars) ni s'expliquer auprès des autres Gardiens. Dans un fast-food, il est abordé par Maria Hill, la directrice sur SHIELD, qui l'informe que Victor Von Doom a décidé de devenir un héros sous le nom et l'armure d'Iron Man (Tony Stark ayant été blessé et placé dans le coma à la fin de la guerre civile). Mais ni elle ni Ben ne croient à cette reconversion et tous deux souhaitent l'arrêter et le faire juger. La Chose rencontre Mary-Jane Watson, l'assistante de Stark, qui l'oriente vers le Dr. Amara Perrera, une scientifique courtisée par son employeur et Von Doom (la suite de cette enquête pour le nouvel agent du SHIELD se poursuit dans les pages de la série Infamous Iron Man où Von Doom recherche sa mère, une sorcière présumée morte).

Valerio Schiti se dessine avec son scénariste dans la foule entourant Groot...

Groot s'est posé au coeur de Central Park en compagnie de Rocket, qui ne cesse de râler et s'éclipse pour aller chercher de la junk-food. C'est alors que le Tatou, un suer-vilain, commet un braquage et tente de semer la police en effrayant la population. Groot se lance à sa poursuite et réussit à le neutraliser, mais les flics le considèrent alors comme une menace jusqu'à ce qu'un garçonnet s'interpose et que la foule l'entoure. Les deux nouveaux amis profitent des merveilles de New York en retournant à Central Park.


Gamora, depuis qu'elle sait que Thanos est détenu dans le Triskelion, est obsédée à l'idée de l'approcher pour le tuer. Captain Marvel, avec laquelle elle s'est battue à ce sujet, la fait surveiller par Sasquatch, Aurora, Spectrum et Miss America Chavez qui parviennent, difficilement, à l'appréhender. Carol Danvers organise le départ de sa captive de la Terre avec Gladiator, représentant de la garde impériale Shi'Ar, mais Gamora réussit à s'enfuir avant. Pénétrant dans le Triskelion en se mêlant aux gardes, elle découvre la cellule de Thanos vide avant d'y être enfermée par Captain Marvel qui lui révèle que le titan s'est évadé en profitant du chaos entre les super-héros.


Angela cherche sa compagne, Sera, dans un appartement new yorkais, où réside désormais un nouveau locataire. Repartant, elle se sent suivie et affronte Maxilin l'accusateur, un mercenaire, qui traque Gamora. Leur duel se termine dans la rue où l'asgardienne tue son adversaire qui, avant de mourir, la prévient de l'arrivée de Thanos et ses alliés.


Alors que, à bord d'un héliporteur du SHIELD, Carol Danvers cherche un moyen de faire partir Peter Quill/Star-Lord et Rocket, une alerte retentit. Une immense flotte, composée de Badoon, Broods et Arthrosiens et menée par Thanos, survole New York et annonce son objectif de conquête de la Terre, une fois les Gardiens de la galaxie éliminés. Au prix d'un combat épique entre eux et le titan, les héros ont raison de leur ennemi tandis que ses alliés préfèrent rebrousser chemin. Thanos est pris en charge par le corps des Novas. Puis vient le temps des adieux...
  

Drax, Gamora, Star-Lord, Rocket et Groot repartent pour de nouvelles aventures dans l'espace après avoir quitté Ben Grimm, Angela, Venom et Kitty Pryde. Dans la zone négative, Annihilus et son complice Badoon renoncent à l'avenir à s'en prendre à la Terre.

Le succès des Guardians of the Galaxy, dans la série écrite par Brian Michael Bendis et au cinéma dans les films réalisés par James Gunn, a bien évidemment motivé Marvel à exploiter ces héros en leur dédiant des titres détachés. Skottie Young a ainsi animé (seul puis avec d'autres dessinateurs comme Jake Parker ou Felipe Andrade) Rocket & Groot (très réussi, très drôle), l'ex-catcheur CM Punk et Cullen Bunn se sont penchés sur Drax (crétinissime mais tonique), Sam Humphries a enchaîné Legendary Star-Lord et Star-Lord (avec des fortunes diverses), et une mini-série sur le passé de Gamora par Nicole Perlman a fini par voir le jour (superbe).

Tout cela pour expliquer que ce dernier arc narratif ne s'intéresse pas au sort de tous les membres de l'équipe une fois celle-ci dissoute après la destruction de leur vaisseau durant la saga Civil War II et à cause des cachotteries peu inspirées de Peter Quill (et Captain Marvel). En choisissant seulement quatre d'entre eux, le scénariste nous prive d'un arc qu'on aurait aimé plus fourni (par exemple que devient Flash Thompson entre les épisodes 14 et 19) ou plus détaillé sur certains points (le fait que Kitty Pryde devienne la nouvelle chef des X-Men - voir la série, épouvantable, X-Men Gold)

Malgré cela, cette dernière ligne droite offre de bons moments, parfois très originaux sur le fond comme sur la forme. Le meilleur du lot est le chapitre consacré à Groot, le plus positif, sympathique et atypique des Gardiens : l'épisode est entièrement composé en pleines pages avec un texte off à bases de rimes ! Et ça fonctionne de manière épatante, à la manière d'une fable naïve certes, pleine de bons sentiments, mais correspondant idéalement au personnage. Valerio Schiti s'éclate visiblement dans cette exercice de style, poussant même le jeu jusqu'à représenter Bendis et lui-même dans un plan où la foule protectrice entoure l'extra-terrestre (essayez de les repérer, ce n'est pas difficile).

Un autre segment très convaincant est celui qui suit Gamora, dont la situation intense est exploitée remarquablement. Bendis et Schiti en font une sorte de course-poursuite gorgée d'action et de douleur, réussissant à faire passer le désir de vengeance de la tueuse davantage comme une frustration née de blessures anciennes et incurables que comme une vendetta. Le sort qui l'attend est cruel et on enrage pour elle, contre Captain Marvel.

Plus moyens sont les épisodes consacrés à Ben Grimm et Angela : 

- dans le premier, Bendis titille la nostalgie des fans en évoquant les Fantastic Four au détour d'une scène poignante (le scénariste souhaitait visiblement préparer le retour de l'équipe, et on peut à présent supposer qu'une des raisons de son départ chez DC vient du fait qu'il n'y a pas été autorisé - depuis des années maintenant, Ike Perlmuter, un cadre de Marvel, peste contre le studio Fox qui ne veut pas revendre les droits d'exploitation cinéma des 4 Fantastiques à l'éditeur et ne veut donc plus qu'un mensuel leur soit consacré : cette thèse est appuyée par Jonathan Hickman, qui est l'avant-dernier scénariste de leur série), puis ensuite, brusquement, il redirige la Chose dans une mission du SHIELD, dont il devient un agent pour traquer Victor Von Doom. Pour connaître l'issue de ses investigations, il faut lire Infamous Iron Man, autre série écrite par Bendis... 

- Dans le second, Angela recherche une certaine Sera et là, bon courage pour savoir qui est-ce, à moins d'avoir lu tout ce qui a été publié chez Marvel avec la néo-asgardienne. En revanche, la deuxième moitié de l'épisode met en scène un duel musclé entre la guerrière et un mercenaire qui recherche en vérité Gamora. Schiti fait des merveilles pour chorégraphier cette bagarre et assure le show jusqu'au cliffhanger final.

Bendis a toujours aimé conclure ses runs ou célébrer des épisodes spéciaux en offrant à ses lecteurs un numéro double dans lequel des artistes de première classe sont invités à s'exprimer pour quelques pages. Ce sont donc quarante planches spectaculaires qui composent ce 19ème chapitre où Thanos, Annihilus, les Broods, les Badoon et d'autres fripouilles aliens envahissent la Terre (en commençant, comme d'habitude, par New York) et, surtout, éliminer les Gardiens.

Le scénariste plaisante sur le fait qu'en ce moment dramatique tous les héros de la Terre semblent aux abonnés absents comme pour mieux laisser Star-Lord et sa bande en finir avec le titan. La blague est aussi inoffensive que savoureuse (surtout après avoir livré Civil War II et son casting pléthorique). En revanche, les guests artists font leur effet : Phil Noto (pages 9-10, très bien), Andrea Sorrentino (pages 11-12, le minimum syndical), Ed McGuinness (pages 17-18, bien bourrin), Art Adams (pages 24-25, épatant - et gratifiant pour le cover-artist de ce Volume), Kevin Maguire (pages 26-27, parfait), Mark Bagley (pages 28-29, tonique), Sara Pichelli (pages 30-31, superbe), Felipe Andrade (pages 32-33, bâclé).

Malgré cette "concurrence", Schiti produit encore de fabuleuses pages, au point que Bendis se passe de dialogues vers la fin pour une magnifique séquence de séparation, à la fois apaisée et émouvante. Mais comme il ne saurait être question de se quitter sur une note triste, les deux dernières pages offrent quelques vannes malicieuses (dont un clin d'oeil au film Avengers).

C'est la fin de l'aventure et, pour ma part, d'une lecture fort agréable. Entre temps, on en a appris un peu plus sur le futur de Brian Michael Bendis, dont le bail chez Marvel s'achèvera fin Décembre (les editors-in-chief, Tom Brevoort et Nick Lowe, ont convenu de le laisser finir ses arcs sur Invincible Iron Man et Defenders en douceur tout en lui donnant des garantis sur les personnages qu'il a créés - Miles Morales, Riri Williams - et ont été intégrés au MCU). Courant Janvier, des annonces provenant de DC Comics devraient être communiquées sur les premiers projets de leur nouvelle recrue, qui, comme autant d'indices, a publié sur son compte Twitter une pile de livres de son nouvel éditeur qu'il révise - avant d'en reprendre l'écriture de certains ?

mardi 14 novembre 2017

GUARDIANS OF THE GALAXY (VOLUME 3) #11-14 : CIVIL WAR II, de Brian Michael Bendis, Valerio Schiti et Kevin Maguire


Cet avant-dernier recueil d'épisodes des Guardians of the Galaxy est aussi le plus mince (seulement quatre épisodes) et il est directement lié à la saga Civil War II comme son titre l'indique. Cependant, les enjeux de la seconde guerre civile dans la communauté super-héroïque sont suffisamment bien exposés pour qu'on apprécie ces tie-in. En prime, on a droit ensuite à un one-shot, dont l'action se déroule dans le passé (avant ces événements et même ceux de Secret Wars), très marrant, avec Spider-Man en guest et Kevin Maguire au dessin.

Civil War II a été la saga globale de 2016 mais son point d'origine se situe au coeur de Infinity (écrit par Jonathan Hickman) : pour contrer Thanos qui voulait récupérer et tuer son fils Thane, demeurant dans une cité cachée avec des Inhumains, Black Bolt n'a pas hésité à détruire la cité flottante d'Attilan, après en avoir évacué ses sujets. Puis il a, avec son frère Maximus, fait exploser une bombe dont les brumes terrigènes ont réveillé les pouvoirs de centaines d'Inhumains intégrées aux humains. Parmi eux, la nouvelle Ms. Marvel, mais aussi Ulysses, dont le talent est d'avoir des visions du futur.
Mais ses prédictions sont anarchiques et sujettes à caution. Pour Captain Marvel, qui travaille pour l'armée américaine, c'est un outil miraculeux pour prévenir des crimes et catastrophes. Pour Iron Man, c'est un instrument peu fiable pouvant provoquer des erreurs d'interprétation dramatiques : il veut enlever Ulysses pour l'examiner et étudier ses capacités.
Pour l'en empêcher, Captain Marvel réunit ses alliés (des membres de l'Alpha Flight, des Ultimates, des X-Men, du SHIELD) et sollicite l'aide des Gardiens de la galaxie... 

(Hommage à une planche de Nick Fury, agent of SHIELD, de Jim Sternako...)

La situation créé un dilemme au sein de l'équipe des Gardiens car Iron Man puis Captain Marvel ont tous deux, à des époques différentes (dans le Volume précédent de la série) fait partie de leurs membres. Un vote à main levée doit trancher sur le parti qu'il compte prendre : Venom, Kitty Pryde, Gamora, Angela et Peter Quill veulent aider Carol Danvers, Drax hésite, Rocket refuse d'aller se mêler de cette affaire, Ben Grimm s'abstient (la Chose avait déjà fini par s'éloigner lors de la première Civil War, en 2006-2007 dans les épisodes liés de Fantastic Four). Une fois  en présence de Captain Marvel, Peter Quill apprend qu'elle détient Thanos sur Terre et il choisit de le cacher à Gamora (et au reste de l'équipe)- contre l'avis de Kitty... 


Bien que les Gardiens soient plus que réservés sur l'usage d'une justice préventive en utilisant Ulysses, les héros se tiennent prêts pour la grande bataille qui va opposer les partisans de Captain Marvel à ceux d'Iron Man. Mais dans le feu de l'action, leur vaisseau est détruit et dans la confusion qui suit, Gamora surprend un échange entre deux gardes du Triskelion au sujet de la détention de Thanos dans ce bâtiment...

Gamora cherche aussitôt à localiser la cellule où est son père mais la sécurité puis Captain Marvel lui barrent la route. Les deux amies se battent violemment et Gamora apprend dans la foulée que Quill était au courant pour Thanos. Elle rompt avec les Gardiens, vite imitée par Drax, Rocket et Groot. Cette crise n'a pas échappé à Annihilus et la reine de Broods dans la zone négative, qui préparent l'évasion de Thanos...

Il est toujours problématique de juger la qualité d'épisodes en relation avec une saga globale : c'est le lot de ceux-ci, impactés par Civil War II. Bien que cet event ait compté six épisodes, seuls trois chapitres de Guardians of the Galaxy sont concernés directement. C'est donc un moindre mal et comme Brian Michael Bendis est aux commandes de CW II et GotG, tout est cohérent.

L'intérêt se situe dans la mesure où les deux adversaires de la guerre civile ont fait partie de l'équipe des Gardiens dans le précédent Volume de la série. Mais ça se limite à cela et nos héros auraient très pu ne pas être mêlés à ce conflit entre super-héros puisque les deux forces en présence ne sont pas restées longtemps dans leurs rangs.

Il y a fort à parier que, même si le scénariste pilotait les opérations, la décision d'intégrer les Gardiens à la saga a été prise par le staff éditorial : devenus des personnages populaires, dont le deuxième film allait sortir sur les écrans quelques mois après, il était inconcevable de ne pas les utiliser dans ce crossover annuel. Ce qui me fait penser que Bendis a employé les Gardiens bon gré mal gré est qu'il développe très peu le cas de conscience que cela pose à ses héros. Rapidement on voit la majorité de l'équipe prendre fait et cause pour Captain Marvel sans disposer d'informations déterminantes pour cela - et quand ils apprendront que Carol Danvers a volontairement caché des éléments importants, cela déclenchera une crise sérieuse (je veux parler du fait que Thanos est prisonnier sur Terre et que cela est dissimulé à Gamora, Drax, Rocket, puis que Kitty Pryde estime que Peter Quill a tort de ne pas le révéler aux intéressés).

Les motivations avancées par les uns et les autres pour se mêler à cette guerre civile ou non sont finalement plus nettes dans le camp de ceux qui y sont d'abord opposés : Rocket, notamment, déteste la Terre, ses habitants (il ne tolère Kitty qu'en raison de sa relation avec Quill, Venom et la Chose pour leur apport aux batailles) et sait que son aspect suscitera des moqueries. Drax est également perplexe, sans doute (même si ce n'est pas clairement exprimé) parce qu'il se rend compte qu'Iron Man et Captain Marvel, quels que soient le différend qui motive leur conflit, ont fait partie de l'équipe. Le point de vue de Ben Grimm est le plus référentiel et le plus lucide : il a déjà vécu la première Civil War et avait choisi, à la suite d'une bagarre dramatique, de s'en désengager, pressentant la catastrophe humaine à laquelle elle allait mener. Mais la sagesse de la Chose ne suffit pas à modérer ses nouveaux partenaires, il sait que le goût de la castagne va l'emporter et renonce par lassitude à argumenter.

Bendis a essuyé des reproches injustes quant à sa saga, mais je crois surtout que la maladresse fut éditoriale là encore : nommer une histoire "Civil War" n'était pas une bonne idée car la comparaison avec la précédente (qui fut un carton commercial énorme) devenait alors inévitable et préjudiciable à ce qui n'en était pas une suite. Certes, à nouveau, deux camps de super-héros s'affrontent, mais plus du tout pour la même raison (autrefois, il s'agissait d'une dispute sur l'enregistrement des super-héros par les autorités gouvernementales ; présentement ce sont les prédictions dangereuses d'un jeune Inhumain qui sont au centre du débat). Civil War II explore des questions passionnantes - la justice préventive, la répression policière, les prévisions aléatoires, l'influence de l'environnement social sur le devin Ulysses, etc - mais ce récit est arrivé après plusieurs autres où déjà des héros se battaient entre eux, lesté d'un titre en rapport avec une saga antérieure et marquante, et écrite par un scénariste dont beaucoup estiment qu'il en a écrit trop.

Malgré tout, on ne peut pas dire que ces trois épisodes soient désagréables à suivre : le rythme est vif, Bendis use d'ellipses astucieuses pour éviter de reproduire des scènes incluses dans le corps de la saga centrale, le crescendo qui aboutit à la séparation du groupe des Gardiens est efficace.

Valerio Schiti prouve qu'il peut animer une large distribution et jouer avec les à-côtés de la saga de manière intelligente et percutante. Il y a aussi un homme dont j'ai négligé de parler depuis le début de ce run et dont la contribution aux dessins de Schiti est salutaire, c'est le coloriste français Richard Isanove dont la palette permet de valoriser chaque scène, de soigner chaque ambiance. Le rendu est à la fois sobre et riche, très nuancé, et complète le trait souple, expressif et énergique de l'italien.

Même si, donc, on peut être tenté de zapper ces épisodes, a fortiori si on n'a pas lu Civil War II (ou si on l'a lu mais pas apprécié), c'est un passage difficilement contournable dans la mesure où la situation des Gardiens est totalement bouleversée et aboutit à un nouveau problème, accrocheur : que vont devenir des pirates de l'espace coincés sur une planète qu'ils détestent, ont fuie, ne connaissent pas ou ne reconnaissent plus ?

*

Rocket et Groot se sont installés au coeur de Central Park maintenant qu'ils sont coincés sur Terre. Pour le raton-laveur, c'est un cauchemar qui lui rappelle le mépris qu'il éprouve pour les humains depuis une ancienne rencontre avec Spider-Man. Le Tisseur fut enlevé par des Skrulls afin que Venom leur donne son symbiote. Les Gardiens réglèrent l'affaire mais Rocket qui voulait savoir qui se cachait sous le masque de l'homme-araignée en fut empêché par Flash Thompson.

Depuis son départ fracassant de DC Comics en 2015 (il devait dessiner la série Justice League 3000 avec ses scénaristes favoris, J.M. DeMatteis et Keith Giffen, soit toute la bande de la cultissime Justice League International des années 80, avant que le staff éditorial préfère que le titre soit plus sombre et ne désavoue le choix de l'artiste), Kevin Maguire s'est fait très (trop) discret, signant des couvertures mais très peu de planches intérieures. Refusant, en outre, de parapher un contrat d'exclusivité avec une major, il semblait dédaigné par les éditeurs.

Ainsi, alors qu'il aurait pu certainement se poser chez Marvel, il n'y a fait que quelques apparitions, le plus souvent grâce à Bendis, un de ses grands fans (maintenant que le scénariste va écrire pour DC, peut-être auront-ils le loisir d'enrichir leur collaboration sur un vrai mensuel régulier). C'est ainsi que dans le précédent Volume de Guardians of the Galaxy, l'artiste prouva que son talent était intact le temps de deux épisodes magnifiques (juste après les tie-in à Infinity), et ce n° 14.

C'est, soyons honnête, le principal intérêt de l'épisode car le scénario est léger. Bendis semble l'avoir écrit à la sauvette, à la fois pour permettre à Schiti de souffler avant la dernière ligne droite et pour offrir à Maguire l'opportunité de s'amuser (et de nous en mettre plein la vue). Le génie de ce dessinateur, c'est la plasticité des expressions qu'il donne à ses personnages, il n'a pas d'égal dans ce domaine, et ce stand-alone est un cadeau pour lui et ses fans : c'est tout à fait fascinant de le voir croquer des mimiques hilarantes de ce trait fin, élégant, incroyablement précis, d'observer avec quelle minutie il dose les gestes de chacun, joue avec la composition de plans pleins à craquer et parfaitement lisibles. Comme il assure lui-même son encrage désormais, il a un contrôle total du résultat.

Bendis ne force vraiment pas son talent, mais met superbement en valeur celui de son artiste invité.  Ah, oui, vraiment, ce serait sensationnel qu'ils collaborent à nouveau, sur un rythme plus soutenu, dans le futur ! 

lundi 13 novembre 2017

MISTER MIRACLE #4, de Tom King et Mitch Gerads


Alors que Tom King et Mitch Gerads viennent d'annoncer que la mini-série Mister Miracle s'interrompra pour un mois après la parution du #6 (tout en promettant des surprises durant ce délai), le quatrième épisode vient de paraître et marque un nouveau tournant dans l'intrigue.
  

Après avoir été passé à tabac par Orion sur New Genesis, Scott Free a regagné son appartement sur Terre en compagnie de Big Barda pour récupérer. Sur ces entrefaites surgit, via un tube "boom", Lightray : il annonce à Scott qu'il est accusé de trahison par le Haut-Père et soupçonné d'être un agent à la solde de Darkseid, le seigneur d'Apokolips. Scott a le choix entre être immédiatement ramené sur New Genesis pour y être exécuté en reconnaissant l'accusation ou d'être jugé là-bas ou sur Terre.


Le procès aura lieu chez lui, dans son appartement, en présence de Lightray et Big Barda. En sa qualité de Haut-Père de New Genesis, Orion représente l'autorité des Nouveaux Dieux dont il est le premier magistrat en cumulant les rôles de procureur, avocat et juge. Mister Miracle n'a le droit de répondre que selon ses convictions, par "oui" ou "non" aux questions qui lui sont posés afin d'établir sa culpabilité ou son innocence.
  

Scott admet ainsi qu'il croit avoir été infecté par l'équation d'anti-vie (dont Darkseid s'est rendu maître), il est également sûr qu'Orion est également infecté et donc à la solde de Darkseid. Mais comme l'équation d'anti-vie altère la réalité et fausse donc tout jugement sur soi et autrui, Mister Miracle peut aussi complètement se tromper.


Cette interrogatoire est accablant et Mister Miracle comprend alors qu'Orion le piège. Or son talent est d'échapper à tous les pièges. Mais le Haut-Père le pousse à avouer graduellement : Scott Free n'est pas son vrai nom, il a été enlevé sur Terre par le Haut-Père puis échangé avec Orion contre Orion, lorsqu'il s'est échappé d'Apokolopis avec Barda il a succédé à un artiste forain sous le nom et l'habit de Mister Miracle.
  

Ne jamais avoir su qui il était a nourri un ressentiment de plus en plus grand, une détresse de plus en plus en plus profonde qui l'a conduit à haïr le Haut-Père autant que Darkseid, à se haïr - au point de tenter de se tuer. Or la haine est ce qui alimente l'équation d'anti-vie. Scott craque nerveusement dans les bras de Barda après avoir frappé Orion. Ce dernier, hébété, prononce alors son verdict : dans trois jours, Mister Miracle sera rappelé à New Genesis et exécuté.


C'est avec ce genre d'épisode, radical, intense, puissant, poignant, qu'on sait qu'on a sous les yeux une série hors normes, une production d'exception, car on en sort rincé comme le héros. La démonstration est tout bonnement époustouflante.

Esthétiquement, cet épisode ne déroge pas à la stricte règle du découpage que se sont imposés Tom King et Mitch Gerads : sur la quasi-totalité des vingt pages, on a droit à un "gaufrier" de neuf cases, mais dont l'emploi n'a rien de gratuit. L'effet est presque hypnotique à force de tourner les pages, il y a un effet de persistance rétinienne qui s'effectue et brouille presque autant notre vision que celle de Scott Free.

Mais pourquoi n'est pas gratuit ? Pourquoi cela ne se résume-t-il pas à une sorte de gadget visuel ou d'hommage au découpage de Watchmen (la référence de King) ? Parce qu'en poussant ce procédé aussi loin (non seulement pour cet épisode, mais depuis le début de la série), ce qui se dessine littéralement au fil des pages, ce sont comme les barreaux d'une cellule, le grillage d'une prison, et cette prison est celle, mentale et physique, dans laquelle est détenu le héros.

Par un effet-miroir aussi troublant que fort, le scénario de ce quatrième épisode raconte le procès de Mister Miracle, subitement accusé d'être un agent à la solde de Darkseid, donc ennemi intérieur de New Genesis. Si l'on est cruel, on peut dire qu'il l'a presque cherché tant son comportement a été ambigu depuis le début. Mais si on est lucide et indulgent, c'est un homme malade que les circonstances ont poussé à bout, jusqu'au point de rupture (envoyer un type qui a tenté de se suicider, mais qui le nie, sur un champ de bataille affronter l'armée du seigneur de guerre de la planète où il a été élevé après que le fils biologique de l'ennemi ait pris sa place chez les gentils, n'est pas une cure rationnelle).

Très vite, on devine que le piège, implacable, va broyer Scott Free. De ce piège-là, ce maître de l'évasion ne s'échappera pas. Orion ne juge pas Mister Miracle, il l'élimine, méthodiquement, et si Tom King réussit si bien à démontrer cette effroyable mécanique, c'est parce qu'il instille le doute dans l'esprit du lecteur comme auparavant dans celui de Scott Free, que les questions de Orion sont imparables pour faire voler en éclats le héros.

Revenons au découpage et au dessin de Mitch Gerads : à plusieurs reprises, avant et durant le procès, on a l'impression que sur ses strips ternaires qu'il pourrait ne faire qu'un ou deux plans au lieu de trois par bande. Mais en morcelant chaque image, jusqu'à partager un plan moyen de Orion de face, mains levés, paumes face au cadre, il coupe sciemment le personnage, l'action et la parole en deux segments pour traduire le mouvement subtil qui s'opère à ce moment précis de la scène.

Tout l'épisode est un fantastique exercice de rhétorique mené par Orion, dont le rang de Haut-Père lui confère les qualités cumulées de procureur, avocat, et juge. Mister Miracle, pour simplifier l'interrogatoire, ne peut répondre que selon sa conviction et par "oui" ou "non". Lentement mais sûrement, inéluctablement, il est conduit à admettre des pensées et des faits énoncés de telle façon qu'il s'impose à lui comme à nous. 

Depuis le début de la série, la question qui hante Scott Free et le lecteur est de savoir si Darkseid, qui la possède, se sert déjà de l'équation d'anti-vie pour altérer la réalité et donc brouiller le jugement des Nouveaux Dieux de New Genesis et de Mister Miracle en particulier (cible idéale vue sa fragilité mentale). Si c'est le cas, comme le suppose Scott Free, alors ses troubles psychologiques, ses doutes existentielles, ses convictions politiques et militaires proviennent d'une infection par l'équation. Et s'il est atteint, alors potentiellement tout le monde peut l'être, Orion le premier (qui mène la guerre contre Darkseid depuis la mort du précédent Haut-Père). Mais en est-il sûr ?

Ce doute, lancinant, sans réponse, est à la fois sa force et sa faiblesse - et c'est cette dernière qu'exploite Orion. Gerads dessine Orion avec une mine renfrognée, sévère, sur laquelle glisse éphémèrement parfois un sourire sadique, à la carrure imposante, dominant physiquement Mister Miracle (alors que Big Barda, la femme de Miracle, domine physiquement - et use de sa force physique pour le corriger - Lightray, le chambella et exécuteur d'Orion : un autre effet-miroir). En revanche, l'artiste représente Miracle fluet, le visage tourmenté (même quand il est masqué, ses expressions sont lisibles à travers des grimaces embarrassées, navrées, contrariées, furieuses), aux gestes nerveux tandis que Orion, lui, bouge et s'agite peu (se contentant d'aller et venir dans l'appartement, les mains croisées dans le dos). Ce langage des corps en dit aussi long sur la manière qu'a Orion d'écraser Miracle que sa rhétorique retorse.

Dans les dernières pages, Scott Free, admettant qu'il porte le nom et le pseudo d'un autre, qu'il n'a jamais sur qui il était, qu'il a nourri un ressentiment de longue date contre le Haut-Père (pour l'avoir enlevé puis remis à Darkseid en échange de Orion), ne peut littéralement plus s'échapper. D'ailleurs où irait-il, lui, homme sans identité, sans foyer, sans passé, sans avenir ? Il est totalement détruit - et la sentence de Orion tombe, cruelle et dérisoire, contre lui, déjà à terre.

Les comics super-héroïques ont souvent offert à leurs lecteurs des bastons terribles où le gentil semblait au tapis définitivement, des épreuves qui lessiveraient n'importe quel individu normal. Ce qui distingue le (super) héros du commun des mortels tient à s capacité à se relever des roustes qu'il prend et à remporter sa revanche. 

Il est beaucoup plus rare qu'on termine la lecture d'un épisode avec un héros en miettes comme Mister Miracle dans ce numéro. Ce qui rend la question de son redressement, de son rétablissement, de sa restauration vraiment spectaculaire. Ce qui rend cette série hors normes. Scott Free est KO, et vous le serez aussi à la fin de cette issue. Le 5ème chapitre de son aventure promet énormément, à la (dé)mesure de sa défaite. 

dimanche 12 novembre 2017

GUARDIANS OF THE GALAXY (VOLUME 3) #6-10, de Brian Michael Bendis et Valerio Schiti


Deuxième entrée (sur quatre) sur le second run écrit par Brian Michael Bendis sur la série Guardians of the Galaxy, et je vous invite à examiner les épisodes 6 à 10 de ce Volume 3, l'arc narratif intitulé Wanted.

Dans les cinq premiers épisodes (Emperor Quill), les Gardiens de la galaxie, après avoir neutralisé la dernière Accusatrice Kree (qui tenait Peter Quill/Star-Lord pour coupable de la destruction de sa planète) et Yotat (un colosse prétendant être le "destructeur des destructeurs" et donc ciblant Drax), sont finalement obligés de fuir Spartax après la destitution de Quill, tenu responsable des troubles. L'équipe est désormais considérée comme une bande de renégats dans tout le cosmos mais elle s'est déjà fixée une nouvelle mission. Pour l'accomplir, ils décident de se séparer en quatre binômes...
   

Le premier binôme est formé par Kitty Pryde et Peter Quill. Ils atterrissent sur la planète Moord, monde d'origine des Badoon, extra-terrestres belliqueux, ennemis de longue date des Gardiens, et partent à la recherche d'un de leur prisonnier. Ils découvrent un camp de concentration, ce qui révolte Kitty. Elle passe à l'action et s'éloigne alors de Peter qui est capturé par des geôliers. Lorsqu'il revient à lui, on le jette dans une arène : il a été condamné à mort par les Badoon et son exécution est diffusée médiatiquement...


Le deuxième binôme est formé par Rocket et la Chose. Le premier s'est fait capturer par les Badoon pour créer une diversion : la Chose atterrit avec fracas sur Moord et, avec son acolyte, rassemble les esclaves pour les évacuer. Une des détenues tombe sous le charme de Ben Grimm, mais Rocket intercepte la diffusion de l'exécution de Quill...


Le troisième binôme est formé par Groot et Venom. Grâce à son symbiote, Flash Thompson atterrit avec son partenaire sur Moord, à proximité d'une carrière où sont cantonnés des prisonniers Skrulls. Anciens adversaires de Venom, ces aliens métamorphes ont perdu leurs pouvoirs. Quand leurs geôliers arrivent, les deux Gardiens les protègent puis les suivent dans une grotte où des centaines de leurs congénères travaillent dans une mine.


Le quatrième et dernier binôme est formé par Drax et Gamora. Ils attaquent Xalda-Volta, autre colonie pénitentiaire, voisine de Moord, mais lors de leur assaut, Gamora est capturée et conduite devant un tortionnaire qui veut savoir où se trouve son père, Thanos. Elle parvient à se libérer, grâce à un ultime résidu du pouvoir du Vortex Noir dont elle était investie, puis délivre celle qu'elle était venue chercher : Angela. Drax les rejoint et les prévient de la situation compromise de Quill...


Les Gardiens au grand complet volent au secours de Quill sur Moord et renversent les notables Badoon avec le renfort des esclaves qu'ils ont libérés. Alors que la garde impériale Shi'Ar arrivent pour nettoyer le champ de bataille, les héros reçoivent un message audio-vidéo de Carol Danvers/Captain Marvel depuis la Terre : elle sollicite leur aide car Tony Stark/Iron Man a déclenché une nouvelle guerre civile entre super-héros...

Brian Michael Bendis trompe un peu le lecteur sur la marchandise car le titre de cette collection d'épisodes, Wanted, ne traite pas du tout du statut de fugitifs des Gardiens de la galaxie - ils sont simplement persona non grata sur Spartax, et renouent avec leurs activités de pirates-justiciers de l'espace.

Le coeur de l'intrigue est surtout Angela, dont le scénariste tait le nom autant que possible pour entretenir un certain suspens. Mais cette façon de faire révèle en vérité le statut de ce personnage et sa place compliquée dans l'univers Marvel. A l'origine, cette héroïne est une création de Neil Gaiman et Todd McFarlane en 1993. Mais les deux auteurs s'en disputent la propriété et les droits d'exploitation par la suite, Gaiman n'approuvant pas ce que McFarlane veut en faire. C'est le début d'une longue bataille judiciaire que finira par remporter Gaiman, reconnu comme seul inventeur d'Angela. En 2013, à la faveur d'un accord avec Marvel (pour la finalisation de l'histoire qu'il avait écrite pour la série Miracleman mais jamais achevée et qui ne fut donc jamais publiée), il "loue" Angela à l'éditeur qui en contrepartie l'intègre à sa galerie de personnages et sa continuité.

C'est Bendis qui hérite de la guerrière et il l'introduit dans sa saga Age of Ultron (une initiative peu heureuse puisque cet event est connu comme son plus gros ratage et cette intégration d'Angela n'y a aucun impact). Par la suite, le staff éditorial de Marvel doit trouver une place à l'héroïne : Joe Quesada (le Chief Creative Officer lui-même) lui dessine un nouveau costume, elle traverse quelques titres sans que personne (auteurs comme lecteurs) semble vraiment quoi en faire, comment justifier son apparition, établir son rôle, elle a même droit à une mini-série (qui connaît un échec total). Finalement, elle reparaît dans Guardians of the Galaxy de Bendis, puis il est décidée qu'elle est originaire d'Asgard, son vrai nom étant Aldriff, soeur de Thor et de Loki !

Bref, Bendis (à qui ses détracteurs prêtent souvent un pouvoir décisionnaire égal à celui d'un editor chez Marvel) paraît avoir davantage subi qu'accepté Angela, qui ne faisait visiblement ni partie de ses plans pour Age of Ultron ni pour Guardians of the Galaxy. Mais il faut louer son mérite pour avoir fait "avec", bon gré mal gré. Et, dans ce Volume de la série, il choisit donc d'assumer l'exploitation d'Angela en en faisant le moteur de l'intrigue de ce récit.

L'équipe des Gardiens étant déjà bien fournie (huit membres), le choix de composer l'histoire en offrant une partie à un tandem différent durant les quatre premiers épisodes de l'arc est habile. D'un côté, cela permet d'assurer un certain dynamisme, en proposant quelques duos étonnants (prime à celui formé par Venom et Groot - le premier ne comprenant pas ce que dit le second). De l'autre, cela valide la stratégie du groupe pour justement trouver et libérer Angela en attaquant différents sites où elle pourrait être retenue par les Badoon. Enfin, il est amusant de découvrir comment seulement huit lascars s'y prennent pour assaillir une planète entière et délivrer ses esclaves.

L'action prime dans ce story-arc et Valerio Schiti fait une nouvelle fois la preuve de son savoir-faire pour découper énergiquement ces séquences avec des bagarres épiques et les dégâts matériels conséquents. L'artiste montre également que les Gardiens, en situation de guerre, agissent comme des soldats autant, sinon plus que comme de bons samaritains. Certains seront contrariés de voir ainsi Kitty Pryde ou la Chose tuer (alors qu'au sein des X-Men et des Fantastic Four, ce n'est pas la règle), mais Bendis contextualise, justifie cela : dans le cas de Kitty, la découverte d'un camp de concentration la renvoie à la Shoah et ses origines juives, elle réagit avec virulence et spontanéité devant une abomination qui fait écho au passé de sa communauté ; dans le cas de Ben Grimm, il s'agit d'une réponse dictée par les circonstances (il est agressé par des geôliers Badoon déterminés à l'exécuter et les prisonniers avec) et le propre manque de compassion de Rocket (pour qui dégommer ces vilains n'est pas un cas de conscience).

Mais l'aventure dispense aussi des moments plus calmes et même drôles où les dialogues de Bendis superbement illustrés par Schiti, très fort aussi pour traduire de manière expressive les émotions des personnages, s'amusent tour à tour des goûts vestimentaires désastreux de Kitty et de la vantardise de Quill dans ce même domaine, du pacifisme de Groot face à la rancoeur de Venom en présence des Skrulls, ou du cynisme macabre de Drax et Gamora.

Le final est un chouia grandiloquent avec un clin d'oeil appuyé à Spartacus, où les esclaves détrônent les Badoon, avec Angela posant comme une libératrice opportuniste (et s'enorgueillissant de garder sur ses mains le sang des ennemis qu'elle a occis). Mais l'ensemble est très rythmé, et divertissant.

La toute dernière page annonce la suite où la série va, durant trois épisodes, s'aligner sur les événements de la saga Civil War II, également écrite par Bendis.  

samedi 11 novembre 2017

LOVE (Saison 1) (Netflix)


Diffusé en Février dernier sur Netflix, j'avais regardé le premier épisode de la première saison de Love, série en dix épisodes créée par le cinéaste Jud Apatow, son acteur Paul Rust et la scénariste Lesley Arfin, sans être convaincu. J'ai tenté une séance de rattrapage pour confirmer ou infirmer cette impression initiale à la faveur du petit format de cette production (des épisodes de 30 minutes) et parce que j'ai entre temps découvert Gillian Jacobs dans une série antérieure (Community). 

 Mickey Dobbs (Gillian Jacobs)

Mickey Dobbs est une jeune femme trentenaire qui travaille dans une station de radio en qualité d'assistante pour le Dr; Greg Colter, un pseudo-psychologue animant une émission de libre antenne. 

Dr. Greg Colter (Bret Gelman)

Convaincue qu'elle sera congédiée si elle ne suit pas ses initiatives (comme de solliciter son équipe à se faire passer pour des auditeurs en ligne car les vrais témoignages ne sont pas assez passionnants) et alors qu'il lui fait des avances, elle finit par coucher avec lui afin de pouvoir le poursuivre pour harcèlement le cas échéant. 

Arya Hopkins et Gus Gruikshank (Arya Apatow et Paul Rust)

Gus Gruikshank est professeur particulier pour Arya Hopkins, une adolescente de 12 ans, star d'une série fantastique idiote, "Witchita", sur laquelle il n'a aucune autorité. Lui rêve de devenir scénariste en espérant élever le niveau de cette production tenue d'une main de fer par sa créatrice, une vraie diva incapable d'admettre les incohérences de ses scénarios. 
  
Mickey et Gus

Après avoir rompu d'avec leurs conjoints - Mickey sortait avec un type qui buvait et se droguait beaucoup comme elle, la fiancée de Gus lui reprochait d'être trop gentil et prétendait l'avoir trompée pour s'en débarrasser - , nos deux héros se rencontrent par hasard dans une supérette où Gus paie le café de Mickey après qu'elle se soit rendue compte qu'elle avait oublié son portefeuille.

Bertie Bauer, la co-loc de Mickey (Claudia O'Doherty)

Ils conviennent de se revoir en amis mais Mickey, réticente à s'engager dans une nouvelle relation, arrange un rendez-vous romantique entre Bertie Bauer, sa co-locataire, et Gus. Ce sera un fiasco mais sans conséquence pour les deux complices de Mickey - qui, pour s'excuser, embrasse Gus et accepte de le revoir plus sérieusement, appréciant sa bienveillance.

Gus

Toutefois, après avoir couché avec Gus, Mickey est rattrapée par ses démons, paniquant à l'idée de le décevoir : elle se remet à boire et se montre odieuse lorsqu'elle est invitée à sortir par Gus ou quand il la reçoit chez lui pour une soirée avec des amis - soirée à laquelle il a eu la mauvaise idée d'inviter aussi Heidi, actrice de la série "Witchita", esseulée depuis son arrivée à Los Angeles en provenance de Toronto. Gus et Heidi deviennent amants tandis que Mickey a tout gâché.

Mickey et Gus

Néanmoins, après s'être confiée à des amies, Mickey comprend son erreur et cherche à récupérer Gus, mais va à nouveau trop loin, en provoquant une esclandre au studio de tournage. Il préfère rompre, mais, bouleversé, se fait renvoyer ensuite lors d'une réunion entre scénaristes au cours de laquelle il n'admet pas qu'on mutile le script qu'il a proposé. Arya refuse alors de tourner si Gus est congédié 

Gus et Mickey

L'attitude de Mickey lui vaut les reproches de Bertie et un sévère coup au moral. Heidi quitte Gus en apprenant que son rôle dans la série est supprimé (en partie par la faute du jeune homme, comme il le lui avoue). Mickey retrouve Gus dans la supérette où ils s'étaient rencontrés et lui présente des excuses, lui demandant de lui accorder une année pour qu'elle se soigne. Mais il semble déjà lui pardonner en l'enlaçant et en l'embrassant.

Ne faisons pas durer le suspense : je suis bien embêté au moment de déclarer si j'ai vraiment apprécier ce show. On sort de cette première saison vidé, à la fois charmé par des moments épatants et atterré par d'autres consternants.

Je ne porte pas Judd Apatow en grande estime : celui qui est souvent présenté comme le "nouveau maître de la comédie américaine" ne mérite pas ce titre selon moi. Je trouve son humour d'une rare vulgarité (à l'image des titres de ses films comme 40 ans, toujours puceau ; En cloque : mode d'emploi ; Mes meilleures amies), et le bonhomme a été plusieurs fois accusé de voler des idées à des collaborateurs (comme le scénariste Mark Brazill du 70's Show). Son goût pour les gags triviaux, son manque d'empathie pour les personnages (stigmatisés pour leur situation sentimentale ou coupables d'agissements vils), ses mises en scène quelconques séduisent pourtant de bons acteurs (Ben Stiller, sa femme Kristen Wiig, Paul Rudd, Rose Byrne...). Mais franchement je préfère la subtilité mordante d'un Billy Wilder à tout ça.

Récemment, les critiques ont observé toutefois que le cinéaste délaissait ses mauvaises manies pour s'intéresser de manière moins épaisse à ses contemporains (40 ans : mode d'emploi, la série Girls qu'il a produite). Love semble confirmer cette orientation et d'ailleurs le projet est surtout porté par l'acteur Paul Rust (dans une composition très attachante) et la scénariste Lesley Arfin.

Néanmoins, il faut se méfier des apparences. S'il n'est pas juste de juger un livre à sa couverture (ou une série à un de ses créateurs), il arrive quand même qu'on finisse par regarder quelque chose qui n'a rien de ce dont il se réclame. Ainsi, Love a les atours d'une sitcom : la durée de ses épisodes, son sujet, son casting, son mélange d'humour et d'émotion, tout l'indique. Or, en vérité, on ne rit pas beaucoup durant cette saison et pour cause : les héros traversent la vie avec peine, leurs relations amoureuses (et sexuelles) sont misérables, leurs comportements pathétiques, leur entourage est dépassé ou indifférent... Il y a quelque chose de profondément dépressif qui se joue ici, avec des trentenaires dont l'état émotionnel est miné.

Pour autant, fallait-il lester ce qui aurait alors pu être une chronique douce-amère sur un couple naissant dans la difficulté consécutive à leur mal-être avec des scènes et des dialogues d'une lourdeur  détestable (exemples : "j'ai connu un type qui avait une bite si petite que j'ai cru que c'état un clitoris", "j'ai eu ma période où j'adorai baiser des mecs moches. On l'a toutes eue."... Et j'en passe). J'ignore si les filles (ou les mecs) entre elles (eux) échangent sur l'amour, le sexe, en termes si crus, si déplaisants, mais moi, ça ne me fait pas rire. Je trouve ça navrant, accablant, ça se veut choquant et c'est juste bête, stupide, vulgaire au dernier degré. Ni la comédie, ni l'émotion, ni les personnages qui doivent communiquer l'une ou l'autre n'en sortent grandis. C'est juste affligeant : peut-être suis-je trop vieux pour apprécier le "réalisme" supposé de ce dispositif, mais ça ne flatte rien d'autre que les bas instincts du public (dire des gros mots, s'exprimer de manière salace, c'est tellement cool, subversif, balancer "fuck" tous les trois mots pour souligner à quel point tout va mal...).

C'est dommage car les acteurs assument parfaitement les faiblesses, les mesquineries, les aspects horripilants de leurs personnages. Gillian Jacobs est formidable en fille névrosée, odieuse, égoïste, incorrigible : elle joue ça avec un aplomb incroyable et bien qu'elle soit jolie, elle ne s'appuie jamais sur son physique pour susciter l'indulgence. Malheureusement, son personnage, qui est au départ bien cerné (professionnellement et intimement), perd en consistance ensuite pour n'être plus qu'agaçant au point qu'on plaint vraiment Paul Rust, son partenaire, qui lui est dessiné avec plus de finesse et d'intensité au fur et à mesure. La présence de Carol O'Doherty, extra dans le rôle de Bertie, lumineuse, pleine de pep's sans être naïve, apporte un peu d'équilibre à une histoire qui balance sans arrêt entre ses défauts les plus méprisables (voir paragraphe précédent) et ses meilleurs atouts (oser le contrepied à la sitcom convenue, attendue).

A la fin, donc, tout est remis en jeu : Gus et Mickey vont-ils sauter le pas, réussir à partager une relation apaisée et aimante, se comporter en adultes - et la série avec eux ? La saison 2, prévue pour début 2018, le dira. Sans garantie que je la suive à nouveau du premier coup...

jeudi 9 novembre 2017

GUARDIANS OF THE GALAXY (VOLUME 3) #1-5 : EMPEROR QUILL, de Brian Michael Bendis et Valerio Schiti

Avant de savoir à quand Brian Michael Bendis commencera effectivement à écrire pour DC Comics, avec quel(s) dessinateur(s) et sur quelle(s) série(s), je vous propose de revenir sur son son dernier passage sur la série des Guardians of the Galaxy. Plus précisément le Volume 3 du titre et les épisodes produits après la saga globale Secret Wars, en 2015-2016. J'en avais écrit les critiques des 4 premiers épisodes juste avant de cesser d'alimenter ce blog fin 2016, mais j'ai décidé de reprendre du début à la faveur du recueil des chapitres en albums.

Auparavant, Bendis avait déjà rédigé l'intégralité du Volume 2, courant sur 27 épisodes, en compagnie de plusieurs artistes (Steve McNiven, Sara Pichelli, Olivier Coipel, Francesco Francavilla, Nick Bradshaw, David Marquez) jusqu'à ce que, dans la dernière ligne droite, il soit associé à l'italien Valerio Schiti, le seul dessinateur qui aura été capable d'enchaîner les singles issues.

Durant Secret Wars, le titre est suspendu, rebaptisé Guardians of Knowhere, toujours écrit par Bendis et illustré par Mike Deodato pendant quatre chapitres.


Lorsque ce Volume 3 démarre, la situation reprend là où s'achevait le précédent : Peter Quill/Star-Lord assume la succession de son père, J'son, régent destitué de la planète Spartax. Désormais, l'équipe des Gardiens de la Galaxie est dirigée par Rocket Raccoon, entouré de Groot et Drax. Flash Thompson/Venom est resté aussi dans la groupe qui accueille Ben Grimm/la Chose, seul rescapé (avec Johnny Storm/la Torche Humaine, resté sur Terre avec les Inhumains) des Fantastic Four. En revanche, rendue plus puissante au contact du Vortex Noir (un artefact cosmique introduit dans le crossover éponyme avec All-New X-Men et Nova), Gamora est partie traquer son père, le titan Thanos.


Dans la zone négative, Annihilus et la reine des Broods ont convoqué le conseil galactique, mais depuis la déchéance de J'son de Spartax, Gladiator (représentant des Shi'Ar), l'Intelligence Suprême des Kree et les Chitauri font défaut. Ils décident donc sans leurs partenaires d'élaborer un plan pour s'emparer du commandement de la galaxie...
Les Gardiens de la galaxie volent un artefact mystérieux aux Chitauri et Kitty Pryde suggère alors qu'il soit examiné par les scientifiques de Spartax, malgré les réticences de Rocket Raccoon. Mais à peine arrivés, les retrouvailles avec Peter Quill, qui s'ennuie dans son rôle de roi, sont interrompues par Hala, la dernière Accusatrice Kree qui vient d'infliger une sévère raclée à Gamora.


Hala accuse Quill et les Gardiens d'être responsables de la destruction de l'Empire Kree - en vérité provoquée par J'son. L'équipe tente de la raisonner puis de la maîtriser mais elle leur oppose une résistance implacable et balaie la garde royale sans effort. Elle promet alors à Quill de non seulement dévaster Spartax mais aussi la Terre (planète d'origine de feue sa mère).
  

Dans la station de Nulle Part, Yotat, un colosse brutal, flanqué de deux sbires, se renseigne pour localiser Drax qu'il veut tuer en qualité de destructeur de destructeurs. Un de ses complices l'avertit des agissements de Hala sur Spartax où sont les Gardiens et donc Drax. Mais avant qu'il ne s'y rende, Yotat est abordé par un émissaire de la reine des Broods... Les Gardiens, eux, parviennent à quitter Spartax, subissant toujours la colère de Hala, et récupère Quill dans une capsule en orbite, observant impuissant la nouvelle tentative, vaine, de Gamora de neutraliser l'Accusatrice Kree.
  

Bien que Rocket souhaite autant que ses amis sauver Gamora, il exige d'avoir un plan pour faire face à Hala. L'équipe unit ses forces et, en lui infligeant plusieurs assauts successifs, vainc l'Accusatrice Kree, même si elle refuse de pardonner à Quill les crimes de son père. Gamora, mal en point, survit. Le secours s'organisent dans la capitale ravagée. Mais Yotat surgit alors...


Par la ruse puis la force, le destructeur de destructeurs est à son tour mis au tapis. Kitty révèle alors à Quill que le groupe l'avait croisé deux mois auparavant, rackettant des commerçants à la station de Nulle Part, avant d'être appréhendé par les autorités. Ensuite Peter apprend qu'il est à son tour destitué du trône de Spartax car tenu pour responsable des dégâts infligés par Hala. Les Gardiens prennent la fuite, considérés comme des ennemis publics - ce qui fait l'affaire d'Annihilus et de la reine des Broods pour la suite de leur plan.

Comme je l'indiquai en préambule de cette entrée, le précédent Volume de la série, déjà conduit par Brian Michael Bendis, avait les défauts de ses qualités. Positivement, les 27 épisodes produits ont permis aux Gardiens de la Galaxie de gagner une visibilité supérieure - et donc encouragé Marvel Studios à investir dans une adaptation cinématographique de leurs aventures. Négativement, le défilé de dessinateurs a nui à la cohérence de cette relance, qui a dû en outre composer avec la saga Infinity (le temps de deux épisodes) puis un crossover, The Black Vortex, avec les séries All-New X-Men et Nova (dont les effets ont été surtout cosmétiques - un nouveau look pour Groot, des pouvoirs cosmiques pour Gamora).

L'intermède durant Secret Wars, où la série a été débaptisée mais pas vraiment impactée, a permis à Bendis de repartir pour un tour avec un artiste régulier, Valerio Schiti, et un plan autorisant l'intégration d'éléments extérieurs (la saga Civil War II, qu'il écrira).

L'intrigue de ce premier arc narratif ne perd pas de temps : en cinq épisodes, l'affaire est pliée, et prime est donnée à l'action et au grand spectacle. L'objectif est simple, on peut le deviner dès le départ, il s'agit de rétablir Peter Quill comme membre (voire leader) de l'équipe après l'avoir quitté en train de succéder sur le trône de Spartax, suite à la déchéance de son père, J'son, à laquelle il a activement participé (il faut dire que son géniteur était une fieffé canaille, aux fréquentations douteuses et dont la relation avec son fils - explorée dans la médiocre série Legendary Star-Lord - était plus que conflictuelle).

Pour mener son histoire à bien, Bendis utilise un procédé dont il a l'habitude et qui rappelle celui de l'arc Powerloss dans New Avengers (Vol. 1, 2005) : les héros s'accaparent un objet dangereux (pour eux et les autres) et, en voulant l'analyser, s'attirent des ennuis imprévus puisque provenant d'un adversaire sans rapport avec ledit objet. Sur ce prétexte, qui renvoient les Gardiens chez Peter Quill, le scénariste organisent la réunion des membres de l'équipe et leur rencontre avec une menace d'envergure.

Schiti ne ménage pas ses efforts pour exprimer la pleine (dé)mesure de la puissance de Hala, l'Accusatrice Kree, qui ignore d'abord qu'elle s'en prend à Peter Quill à tort puis s'en fiche car elle estime que les fautes sont transmises à l'héritier du véritable responsable de la destruction de son monde et  qu'elle doit passer ses nerfs sur quelqu'un. La bataille est tellement mal engagée pour les héros qu'ils doivent même battre en retraite un moment !

Pour corser le tout, Bendis ajoute un second danger, plus ciblé, avec le colosse Yotat, dont le mobile est à la fois scrupuleux (il rackette des commerçants), vaniteux (il veut être reconnu comme celui qui vaincra Drax) et pathétique (il compte impressionner Hala pour la séduire). Cette succession d'adversaires donne aux Gardiens un aspect dérisoire - ce sont des pirates-justiciers de l'espace sans grands pouvoirs - mais aussi une identité - ils ne peuvent triompher qu'ensemble et autrement que par la force brute.

Schiti traduit merveilleusement, grâce à son trait expressif et un découpage qui s'adapte aussi bien aux moments calmes qu'à ceux plus déchaînés, les caractères saillants de l'équipe que Bendis nuance en usant de malice : l'autorité de Rocket est mise à mal parce qu'il est un raton-laveur râleur face au charme mutin de Kitty Pryde, dont l'expérience au sein des X-Men lui a apprise qu'il faut savoir ménager les egos pour obtenir des résultats conformes à ses souhaits (une page irrésistible, quasi-muette, où elle fait comprendre à Rocket qu'il faut aller sur Spartax pour faire examiner l'artefact). 

L'artiste et le scénariste jouent aussi sur les contrastes visuels pour définir les rôles et attitudes : avec son nouveau look, Groot (dont les dialogues sont toujours aussi limités) ressemble à une sorte de rasta baba-cool alors que Venom est immédiatement plus inquiétant avec sa silhouette massive et noire et sa bouche dévoilant des crocs. Ben Grimm, dont la carrure rocailleuse mais le tempérament est doux, éclipse physiquement Drax (que Schiti dessine plus fin qu'auparavant) alors que ce dernier évoque instantanément un guerrier avec ses armes blanches, ses tatouages. Enfin, il démystifie la réputation de combattante la plus dangereuse de l'univers de Gamora (ce qui fait tiquer les puristes) en lui opposant Hala dont la puissance est redoutable.

Enfin, comme on le remarque dans le prologue et l'épilogue de cet arc, Bendis ménage un subplot avec Annihilus et la reine des Broods et il l'alimentera, discrètement, jusqu'à la fin (un peu comme dans New Avengers, vol. 2, avec Daniel et Jericho Drumm).

Ce traitement peut dérouter, après les odyssées cosmiques à grande échelle de Abnett et Lanning et la constitution de Gardiens de la galaxie suite à une vague d'annihilation et sur la base du rassemblement de personnages disparates. Bendis choisit, lui, d'animer ces héros en leur conservant une place de marginaux mais sympathiques, qui tiennent plus d'une famille dysfonctionnelle que d'une véritable équipe super-héroïques, avec un zeste de malice et des membres étonnants - mais logiques (Venom tient son pouvoir d'un symbiote alien, Ben Grimm est un ancien pilote d'essai et a vécu de nombreuses aventures spatiales, Kitty Pryde a elle aussi sillonné le cosmos avec les X-Men et s'est entichée de Peter Quill durant le crossover avec All6new X-Men, The Trial of Jean Grey).

On perd donc peut-être en spectacle (quoique...) ce qu'on gagne en empathie, mais le divertissement offert est quand même accrocheur.