samedi 11 avril 2009

Critique 24 : KINGDOM COME, de Mark Waid et Alex Ross



Si La Nouvelle Frontière peut être considéré comme l'alpha de la mythologie de l'univers DC, la synthèse du passage de l'âge d'or à l'âge d'argent avec l'apparition de versions modernisées de héros classiques (Flash, Green Lantern, de la JSA à la JLA), alors on peut lire Kingdom Come comme son omega, la relation de la fin des temps, mettant en scène (quasiment) les mêmes personnages, devenus vieux, dans une société futuriste, face à un ultime challenge.
Darwyn Cooke avait voulu écrire et dessiner "le meilleur des origines de DC". Mark Waid et Alex Ross ont imaginé peut-être "le pire avenir" de ce même monde et ont créé une histoire qui a considérablement alimenté les séries de l'éditeur (en particulier celle de la JSA) - et même celles de son concurrent Marvel (Civil War notamment).
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Kingdom Come est paru initialement en 4 épisodes, écrits par Mark Waid et peints par Alex Ross, en 1996 sous le label Elseworlds (rassemblant des productions se déroulant hors de la continuité) de DC.
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Dans le futur, des héros icôniques tels que Superman, Batman, Wonder Woman et d'autres se sont retirés du monde, supplantés par une nouvelle génération de surhommes belliqueux et radicaux. Le Spectre, accompagné d'un pasteur, Norman McCay, vont observer, à l'insu de tous, comment les vieux héros quitter leur retraite après qu'un de leurs successeurs, Maggog, ait causé une catastrophe. Mais l'ancienne garde se querelle rapidement lorsqu'elle doit décider d'un moyen pour contenir leurs remplaçants et légitimer leur choix auprès des gouvernements.
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Kingdom Come est clairement la réponse de deux auteurs aux comics sombres et violents ("grim'n'gritty") qui ont pullulé dans les années 80 et 90. Après l'exercice nostalgique de Marvels (écrit par Kurt Busiek pour la Maison des Idées), Alex Ross s'est encore davantage impliqué dans ce projet en le co-signant et en effectuant un colossal travail de "relooking", modifiant aussi bien l'histoire, les costumes que les pouvoirs de nombreux super-héros.
Mais c'est surtout une réflexion amère et puissante à laquelle invite cette entreprise qui tient toutes ses promesses, si l'on considère que le résultat est largement à la hauteur de sa folle ambition.
Que voit-on en effet ? Les héros sont fatigués, parfois écoeurés par leurs "héritiers", et se sont retirés :
- Superman est devenu un fermier comme ses parents adoptifs, les Kent.
- Green Lantern vit reclus dans un satellite.
- Batman poursuit sa lutte contre le crime mais en ayant emprunté une direction sécuritariste...
Parallèlement, de nouveaux venus font régner la justice par la terreur sur une Amérique qui menace de basculer dans l'apocalypse à chaque instant. Ils appliquent une répression brutale, aveugle, sans aucun honneur, qui a oublié toute valeur humaine et irresponsable.
Mais Mark Waid, en scénariste chevronné, ne saurait se contenter d'exploiter basiquement une situation a priori manichéenne. Il a su proposer un drame qui traite autant du conflit des générations que des libertés individuelles et de la notion d'héroïsme. Pareille à la science, la justice appliquée sans mesure n'est-elle pas pire que l'oppression ? Vouloir faire le bien de l'humanité, presque malgré elle, ne revient-il pas à s'engager dans un combat où la passion l'emporte sur la raison ? C'est l'ultime leçon pour des héros qui ont toujours agi comme des chevaliers au milieu du commun des mortels.
Ces individus déguisés et surpuissants sont-ils des guides ou des fous furieux ? Et faut-il leur faire confiance ou les supprimer quand ils ne maîtrisent plus des situations qu'ils ont créées ? La conclusion sera terrible et amère.
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Pas la peine d'être un connaisseur pour s'extasier devant les images de Kingdom Come. Alex Ross maîtrise parfaitement son art, qu'on peut comparer sans ironie à celui d'un Norman Rockwell du 9ème Art.
Le contraste entre l'emploi de couleurs éclatantes et la une noirceur omniprésente du propos est saisissante. La mise en page, abondante en vignettes aux formes inattendues, évoque Neal Adams.
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Mais comme tout le monde le sait, de magnifiques planches ne suffisent pas à produire un excellent comic-book. Avec ce scénario, Mark Waid propose finalement un vibrant hommage à ces super héros, souvent raillés comme symboles de l'hégémonie américaine ou comme ersatz des grandes figures mythologiques.
Mais c'est un hommage troublant, dérangeant, comme ont pu en rédiger Frank Miller (avec Dark Knight) et, surtout, Alan Moore (avec Watchmen) : je ne peux que recommander dde lire et relire ces épisodes pour en apprécier toute la densité. De quel droit peut-on faire régner la justice ? Dans un monde où tout est possible, qu'est-ce que l'homme de la rue face à des demi-dieux vivants, ayant déserté par orgueil ou dépit et s'étant réfugié dans leur Olympe personnel, laissant le champ libre à des créatures dégénérées, incapables de contrôler leurs pulsions et d'endiguer le mal.
Comme l'oncle Ben prévint Peter Parker que de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités, les justiciers vétérans de Kingdom Come apparaîssent comme des sauveurs à la fois providentiels et décalés.
Dédicace à la fois respectueuse et adulte, cette oeuvre complexe et visuellement bluffante est de celles qui laissent un souvenir durable - le souvenir d'un livre qui change votre regard sur un genre.

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