jeudi 19 octobre 2017

BATMAN, VOLUME 2 : I AM SUICIDE, de Tom King, Mikel Janin et Mitch Gerads


Après un premier arc narratif convaincant mais classique, Tom King passe la seconde avec ces nouveaux épisodes réunis dans le deuxième recueil de son Batman, intitulé I Am Suicide. Il est cette fois accompagné par Mikel Janin (#9-13) puis Mitch Gerads (#14-15) au dessin pour deux histoires à la fois distinctes mais liées (comprenez : il faut lire la première pour comprendre la seconde, tout comme il faut avoir lu I Am Gotham, avant de lire ce TPB).


Manipulée psychiquement par le Psycho-Pirate, lui-même aux ordres du Dr. Hugo Strange (dont le cas a été réglé dans l'affreux crossover Night of the monsters), Gotham Girl, la protégée de Batman, est depuis plongée dans une dépression sévère. Comme il le lui a promis, en mémoire de son frère, Gotham, le dark knight veut la guérir et a obtenu d'Amanda Waller (la chef de la Suicide Squad) le recrutement de cinq patients de l'asile d'Arkham pour une mission commando dans la prison de Santa Prisca.


Batman enrôle donc Arnold Wesker, le premier Ventriloque ; Ben Turner alias Bronze Tiger ; Jewcee et Punchee ; et Selina Kyle alias Catwoman. Le groupe se sépare, profitant de l'atterrissage du Bat-plane sur la rive de Santa-Prisca, en un trio - Bronze Tiger, Punchee et Jewcee qui se présentent à l'entrée du pénitencier pour une audition avec Bane, qui est le chef des détenus et auprès duquel le Pyscho-Pirate s'est réfugié - et un binôme - Catwoman et le Ventriloque, qui s'infiltrent dans les canalisations de la prison pour localiser Bane et le Psycho-Pirate. Batman, lui, affronte directement l'armée de Bane avant d'être présenté devant lui et mis en cage.
  

Le plan de Batman consiste à créer une diversion - Bronze Tiger, Punchee et Jewcee distraient Bane - pendant que lui se libère et que Catwoman et le Ventriloque feignent une alliance avec Bane. Pourtant, tout semble dérailler lorsque Catwoman, laissant le Ventriloque à l'arrière, élimine Bronze Tiger, Punchee et Jewcee et propose à Bane de lui livrer Batman afin de le briser pour de bon.


Cependant, Batman s'est libéré de sa cage et neutralise les gardes dans la prison au service de Bane pour l'atteindre à nouveau. Catwoman attaque le malfrat et le met hors d'état de nuire. Le Ventriloque entre en scène pour neutraliser le Psycho-Pirate (qui ne peut l'affecter car son pouvoir ne s'exerce que sur des êtres doués de pensée et non sur le double de son adversaire, Scarface).  

Pendant ce temps, Punchee et Jewcee se sont faufilés à l'extérieur pour préparer la retraite du groupe à bord d'un canot de sauvetage en chewing-gum et Bronze Tiger couvre la sortie de Batman qui porte le Pyscho-Pirate et de Catwoman qui évacue le Ventriloque mis KO.

Ces cinq épisodes sont tout simplement extraordinaires et prouve que Tom King avait bien mieux en réserve que son premier récit, efficace mais frustrant. Son Batman est une synthèse magistrale de l'über-Batman (période Grant Morrison), un tacticien génial, véritable maître d'échecs, et du Batman plus violent, plus brutal (tel que celui développé par bien d'autres scénaristes, depuis Frank Miller ou Scott Snyder) : c'est donc à la fois un justicier qui semble foncer dans le tas de manière littéralement suicidaire (mais cette notion est grandement explicitée dans cet arc) tout en ayant bien entendu un plan très élaboré pour accomplir sa mission.

Revenons donc à cette notion de suicide qui donne son titre à l'histoire : il ne s'agit pas, comme on pouvait s'y attendre, du surnom d'un méchant, mais bien d'une thèse relative à Batman lui-même. Dans son écriture, King juxtapose la mise en scène de l'histoire - donc l'invasion de la prison de Santa Prisca pour enlever le Pyscho-Pirate à Bane - à deux voix-off qui se répondent d'un épisode à l'autre. Le procédé déroute au début car on met un temps à deviner qui sont les correspondants, puis on comprend qu'il s'agit d'un dialogue épistolaire entre Batman et Catwoman. Cette dernière a été internée à l'asile d'Arkham non pas à la suite d'un énième cambriolage mais à cause d'un véritable massacre qu'elle a perpétré (237 victimes !). On devine bien entendu que sa responsabilité va être, sinon justifiée, du moins éclaircie progressivement, mais ce sera fait dans la deuxième histoire du recueil. L'échange de lettres entre Batman et Catwoman s'intéresse davantage aux motivations pour lesquelles l'un et l'autre sont ce qu'ils sont, comment ils le sont devenus et s'ils peuvent y échapper - en l'occurrence donc un justicier masqué "créé" par la mort des parents de Bruce Wayne et une voleuse qui s'est reconvertie après une enfance à l'orphelinat et l'exercice de la prostitution.

La théorie de Catwoman est la suivante : s'ils se cachent tous deux derrière des masques et s'investissent chacun d'un côté de la loi, c'est comme une forme d'exutoire à leur passé douloureux et traumatique. La théorie de Batman diffère sensiblement et se révèle lors d'un aveu étonnant (une sorte d'ajout inédit à sa mythologie) : après la mort de ses parents, il a tenté de se suicider puis s'est ravisé en décidant de protéger Gotham pour éviter des drames comme le sien mais en admettant qu'il se lançait dans une croisade sans fin et suicidaire. En devenant Batman, il a assumé être aussi Suicide.

Il applique encore aujourd'hui cette stratégie en se lançant à l'assaut d'une forteresse dont il sait qu'il n'a aucune chance de la conquérir seul (d'où le recrutement d'acolytes, mais choisis pour leurs talents et pour des rôles précis, avec un timing précis), face au seul ennemi qui a réussi par le passé à le briser (physiquement et psychologiquement), mais qui détient le "remède"pour Gotham Girl. C'est une illustration exacte mais réduite de la protection de la ville : sauver quitte à se sacrifier, lors d'une mission suicidaire.

Pour illustrer (littéralement) la perfection du plan de Batman, qui est aussi celui de l'histoire contée par King, il fallait un dessinateur capable d'en saisir toute la finesse mais aussi d'en traduire toute l'ambition. Après David Finch (plus à l'aise dans le registre du spectacle et de la brutalité), Mikel Janin apporte ce qu'il faut au projet : connu pour dessiner les personnages les plus sexy tout en leur conservant une réelle élégance, il excelle à représenter la rondeur étrange du Ventriloque (fantastique pièce maîtresse du stratagème), le couple fusionnelle et bavard que forme Punchee et Jewcee, la bestialité féline du Bronze Tiger, et la sensualité envoûtante de Catwoman.

Quand il s'agit de camper Bane, Janin le dessine nu (mais, censure oblige, ses parties intimes sont toujours masquées par des jeux d'ombre opportuns) et il apparaît alors comme une sorte de colosse entièrement rasé, assis sur une montagne de crânes humains, sous un éclairage jaunâtre inquiétant (superbe colorisation de June Chung), tel le colonel Kurtz d'Apocalypse Now de Coppola, immortalisé par Marlon Brando. Face à lui, dans une cape immense, le visage barré d'un rictus renfrogné et déterminé, Batman offre une opposition saisissante. Entre les deux, avec son costume bicolore rouge et noir et son masque doré, le Pyscho-Pirate ressemble à une sorte de bouffon petit à petit davantage otage qu'à l'abri. Magistral.

Par ailleurs, il faut saluer le découpage fabuleux de Janin, même si on devine (à travers ses différents projets) que King doit livrer des scripts très détaillés sur ce plan. Mais comment ne pas être sidéré par la fluidité des enchaînements de ses cases, ou ses doubles pages ahurissantes (dont celle où Catwoman et le Ventriloque évoluent dans une galerie de tuyauteries labyrinthiques, ou la suite de scènes de l'épisode 12 avec des mouvements décomposés au sein de mêmes plans généraux avec des perspectives  vertigineuses) ?

Cinq épisodes époustouflants. Et ce n'est pas fini ! 


Après l'opération accomplie à Santa Prisca, Batman a tenu promesse envers ses recrues (le Ventriloque transféré dans un quartier pénitentiaire plus protégé, Punchee et Jewcee ayant un droit de visite l'un pour l'autre, Bronze Tiger bénéficiant d'une remise de peine). Mais quid de Catwoman ? La question va être discutée entre elle et Batman sur un toit de Gotham, la nuit suivante. Depuis longtemps, le dark knight et la voleuse partagent une attirance sexuelle évidente, parfois concrétisée, mais leurs vocations condamnent une relation amoureuse normale. Ils s'étreignent malgré tout avant qu'elle ne soit livrée aux autorités. Mais elle en profite ensuite pour entraîner Batman dans un cambriolage et à sa poursuite.


Pour seule piste, le héros n'a qu'un nom d'emprunt de Catwoman : Holly Robinson. Il découvre qu'il s'agit d'une jeune femme, protégée par la voleuse en cavale, et directement impliquée dans la mort des 237 victimes endossée par Catwoman. Surpris puis neutralisé, Batman ne pourra que laisser filer Selina Kyle, disparue à son réveil...

Ce diptyque est merveilleux et confirme que King est un scénariste aussi versatile qu'inspiré. Après l'arc I Am Suicide proprement dit, celui-ci, Rooftops, le prolonge, le conclut et ouvre de nouvelles perspectives pour Batman et Catwoman (ceux qui ne résistent pas aux spoilers pourront facilement apprendre jusqu'à point cela va les mener et ce qu'a préparé King est vraiment épatant, très prometteur).

Pour l'occasion, il retrouve son partenaire de The Sherif of Babylon (publié dans la collection Vertigo de DC Comics) et désormais de Mister Miracle (dont je vous parle ici depuis son démarrage) : Mitch Gerads. Un choix judicieux, non seulement parce que l'artiste est donc habitué à l'écriture du scénariste mais aussi parce que son propre style graphique lui permet d'éviter tous les pièges tendus par un récit comme celui-ci.

La scène d'amour entre Batman et Catwoman est remarquablement traitée, sans effet racoleur, mais avec un mélange de passion, de tendresse et de malice (on se doute bien que Selina ne va pas retourner sagement derrière les barreaux et que sa responsabilité dans le massacre qui l'a conduite à Arkham dissimule une vérité plus complexe qu'une banale vengeance).

Ensuite, le second épisode est formellement plus classique (Batman court après Catwoman et fait quelques découvertes renversantes), mais King et Gerads mènent leur affaire avec un brio impeccable. Le principe tout entier de cette histoire tient aux verbes qui désignent la relation de ces atypiques amants : "I run" (Catwoman), "I catch you" (Batman) - "je cours", "je t'attrape". Mais c'est aussi formulé presque mathématiquement quand le résultat de ce jeu aboutit pour Catwoman à "I will always catch you up" - "je te rattraperai toujours". Mais ça, je vous laisse découvrir comment...

Avec sept épisodes au total, on en a pour son argent, mais surtout pour son plaisir car les deux actes de ce recueil sont aussi réussis l'un que l'autre. Le run de Tom King mérite déjà les félicitations du jury - s'il continue avec cette intensité, cette maîtrise et cette invention, ce sera même un classique (l'auteur ayant prévu au moins 100 épisodes !).

mercredi 18 octobre 2017

MINDHUNTER (Saison 1) (Netflix)


Après avoir enchaîné le visionnage de plusieurs séries de grande qualité, dont j'ai fait le compte-rendu ici, j'ai éprouvé le besoin de faire une pause. Si l'offre est abondante, elle l'est aussi presque trop et on ne sait plus où donner de la tête actuellement. Puis de nouvelles productions inédites s'annonçaient, qui viendraient bien assez vite et m'accapareraient à nouveau.

Parmi ces nouveautés prometteuses, l'une m'attirait spécialement : Mindhunter, produite par le prestigieux duo formé par David Fincher (déjà à l'oeuvre sur le célèbre House of Cards) et Charlize Theron. Disponible depuis le 13 Octobre sur Netflix, j'ai commencé à regarder cette saison 1 (une deuxième est déjà commandée) le lendemain et fini hier. Inutile de faire durer le suspense : c'est une réussite absolue. Un chef d'oeuvre même, osons l'affirmer.

Les agents spéciaux Bill Tench et Holden Ford (Holt McCallany et Jonathan Groff)

1977. Holden Ford est un agent spécial et instructeur du FBI, spécialisé dans la négociation lors de prise d'otages. Sa dernière mission s'est soldé par un échec - le preneur d'otages s'est suicidé - et ses élèves suivent ses cours sans passion. Frustré, il souhaiterait élargir son champ d'action en étudiant le comportement de tueurs violents afin de comprendre leurs motivations, leur fonctionnement et apprendre à anticiper de futurs crimes. Après en avoir parlé à son supérieur, le chef Shepard, il est associé au vétéran Bill Tench, responsable de l'Unité des sciences comportementales du Bureau.

Le criminel Ed Kemper et l'agent spécial Holden Ford (Cameron Britton et Jonathan Groff)

Tench est réservé sur le projet de Ford, doutant qu'on puisse prévoir des crimes violents, mais Holden finit par le convaincre de participer à des entretiens qu'il commencés à réaliser avec Ed Kemper, auteur de meurtres particulièrement atroces, avec lequel il est certain d'avoir établi un dialogue fiable. Ils font cela sur le temps libre dont ils disposent entre deux déplacements en province où ils rencontrent des flics ordinaires avec lesquels ils partagent la méthodologie du FBI concernant les balbutiements du profilage. Mais quand leur hiérarchie l'apprend, leurs recherches provoquent des réactions négatives.

Le Dr. Wendy Carr (Anna Torv)

Holden grâce au soutien inattendu de Bill obtient quand même de poursuivre ses entretiens en prison et son collègue introduit dans leurs études une amie, psychologue réputée, le Dr. Wendy Carr. Elle élabore une stratégie plus aiguisée pour cerner le passé et ses conséquences sur leurs actes des criminels alors que jusque-là les deux agents improvisaient et tâtonnaient. Cette modification dans leur approche appliquée leur concours dans une affaire locale est un succès puisqu'elle permet à la police d'appréhender et de confondre le coupable d'un homicide violent.

Debbie Mitford et son fiancé Holden Ford (Hannah Gross et Jonathan Groff)

En parallèle, on découvre l'intimité des trois collaborateurs : Holden a une liaison avec une ravissante étudiante, préparant son doctorat (donc capable de soutenir ses réflexions) ; Bill est en couple avec sa femme mais l'enfant qu'ils ont adopté se mure dans le silence sans qu'ils trouvent une psychothérapie concluante ; et Wendy a une relation avec une collègue qu'elle s'apprête à quitter après que le FBI lui offre un poste de consultante pour superviser Ford et Tench. Wendy réussit à lever des fonds privés pour financer leurs travaux, ce qui incite le Ministère de la Justice à mettre aussi la main à la poche.

Holden Ford, Wendy Carr et Bill Tench

Le double emploi des agents les accapare de plus en plus : ils doivent s'acquitter de visites dans des postes de police en qualité de conseillers, et parfois aussi pour participer à des enquêtes (en l'occurrence le meurtre d'une jeune fille dont les suspects sont son petit ami, la soeur de celui-ci et le fiancée de cette dernière) ; mais ils poursuivent leur série d'entretiens avec des criminels violents, comme Monte Rissel, au profil différent de Kemper. Disposant de plus de recul, Wendy détermine, elle, les similitudes entre ces meurtriers, déjà détenus ou suspects, et, avec Ford et Tench, cherche un terme générique. La notion de "tueur en séquences" fait place à celle de "tueur en série".

Bill Tench, Holden Ford et le criminel Monte Rissel 
(Holt McCallany, Jonathan Groff et Sam Strike

A ce stade de leurs avancées, sur le terrain mais aussi avec leurs interviews, Ford, Tench et Carr doivent recruter pour gérer les dossiers qui s'accumulent. Il faut transcrire les témoignages des tueurs et trouver d'autres interrogateurs. Mais la sélection est difficile car il faut composer avec les préjugés des tueurs et l'envie de leur hiérarchie de contrôler leurs recherches - ainsi le chef Shepard leur impose-t-il un assistant, ami d'un ami. Ford est le plus contrarié par l'évolution de leur structure, tout comme par l'insistance de Wendy et Bill à respecter un questionnaire alors que lui préfère improviser en fonction de son interlocuteur. Il compte prouver qu'il a raison avec son prochain candidat : le criminel Jerome Burdos.

Holden Ford et le criminel Jerome Burdos (Jonathan Groff et Happy Anderson)

Après le très loquace Kemper et le nerveux Rissel, Burdos s'avère un redoutable manipulateur, très narcissique. Pour le percer à jour, Holden le laisse parler de lui à la troisième personne puis, contre l'avis de Bill, lui offre une paire d'escarpins à talons aiguilles qui satisfait son fétichisme et le motive pour s'épancher. Dans le privé, Wendy s'habitue à sa vie solitaire même si elle cherche à attirer un chat errant, dont elle entend les miaulements dans la buanderie de son immeuble ; Bill avoue à sa femme son découragement vis-à-vis de leur fils alors qu'elle songe à le confier à une musicothérapeute ; et Holden découvre que Hannah le trompe avec un camarade à l'université, ce qui cause leur rupture malgré une brève réconciliation.

Bill Tench, Wendy Carr et Holden Ford

Les rapports professionnels entre Holden, d'un côté, et Bill et Wendy, de l'autre, se tendent de plus en plus à cause des improvisations provocatrices du premier lors des interviews. Néanmoins, les deux agents, sur le terrain pour une nouvelle affaire de meurtre, oublient leur contentieux et, suivant successivement l'intuition de Ford, confondent un élagueur forestier itinérant pour le viol et la mort d'une majorette en recourant à une mise en scène dérangeante. Autour d'un verre avec les policiers, Holden se vante ensuite de ses ruses. Conséquence : les journaux évoquent l'affaire résolue et les méthodes employées, ce qui met Wendy en colère car désormais les détenus interrogés vont se méfier d'eux, persuadés qu'au lieu de les faire parler d'eux ils voudront les accabler aux yeux de la justice ou les manipuler pour que le FBI s'en glorifie ensuite.

Bill Tench et Holden Ford

Pourtant, la crise qui couve va réellement éclater avec le prochain tueur en série rencontré par Ford et Tench : Richard Speck se montre peu coopératif, agressif, et porte plainte contre eux après leur visite car il a subi des violences de la part d'autres prisonniers. En outre, durant l'interrogatoire, Holden a employé un vocabulaire vulgaire pour pousser Speck à se confier sur un viol, mais censure ensuite ce passage lors de sa transcription. Wendy le découvre puis le rédacteur envoie, anonymement, l'enregistrement complet à la police des polices.

Le criminel Richard Speck (Jack Erdie)

L'équipe est à son tour passé sur le grill par les affaires internes. Holden ne peut supporter qu'on remette en cause l'efficacité de son travail, quand bien même sa méthode est discutable. Bill le lâche, comme Wendy. Le délateur pense, lui, avoir accompli son devoir en dénonçant ces pratiques. Apprenant, dans l'intervalle, que Kemper a tenté de se suicider et l'a désigné comme responsable pour le traitement médical à suivre, Holden se rend à son chevet. Leur face-à-face fait craquer l'agent spécial qui s'effondre ensuite dans le couloir de l'hôpital, victime d'un malaise respiratoire...


Fascinant objet narratif que ce Mindhunter en vérité. En surface, il s'agit d'une série policière sur les origines du profilage et la frontière ténue entre ceux qui traquent le mal (ses origines chez les tueurs déjà arrêtés, mais aussi en voulant appréhender des criminels dans la nature) et ceux qui le commettent. Pourtant vous ne verrez pas de courses-poursuites spectaculaires, de tirs avec ou sans sommation contre des suspects, de procès avec témoignages à charge des agents de police ou du FBI. La série fuit l'action pour revenir aux bases : le questionnement, les doutes, les tâtonnements, l'impact que la fréquentation avec l'horreur a sur la vie quotidienne (privée, professionnelle, amicale, amoureuse), l'élaboration laborieuse d'une méthodologie, le débat entre les vertus d'une stratégie stricte, claire et nette et les mérites de l'improvisation pour provoquer les confidences des monstres. Et, enfin, le résultat de tout cela, s'il en vaut la peine, entre les pressions d'une hiérarchie bureaucratique, les tensions entre collègues, l'approche académique d'une universitaire et celle plus pragmatique des agents...

En vérité, Midhunter, créé par Joe Penhall d'après le livre de John E. Douglas (l'agent qui a servi de modèle au personnage de Holden Ford) et Mark Olshaker, raconte plus sûrement, selon moi, ce qu'est une histoire, la raconter, l'écouter, la comprendre, la relater, l'exploiter.

Car la série se résume, puissamment, mais de manière étonnamment minimaliste en fait, à cela : deux hommes dans une cellule de prison qui en écoute un troisième débiter les horreurs qu'il a commises et tenter d'en tirer ensuite un traité sur la manière à la fois de saisir les motivations, le fonctionnement de tueurs, et d'anticiper de futurs crimes violents, d'établir les fondations d'une justice préventive et pro-active.

Lorsque Holden Ford et Bill Tench enregistrent les confessions, confidences, d'Ed Kemper, Monte Rissel, Jerome Brudos, Richard Speck, qu'ont-ils face à eux sinon des ogres sortis de contes ? Et les contes ne sont-ils pas étonnamment macabres, atroces, violents, traumatisants, métaphoriques ? Il était une fois une jeune fille attirée par un loup qui finit par la dévorer après lui avoir fait subir les derniers outrages. Des récits affreux, inspirés à leurs auteurs par des motifs récurrents, sommairement ciblés par la psychanalyse freudienne, comme le père absent et/ou une mère écrasante, une sexualité frustrée, des humiliations qui, un jour, éclatent et provoquent le passage à l'acte, le basculement dans les ténèbres.

Le sens de tout cela se révèle, à la manière d'une photo qu'on développe dans une chambre noire, par le personnage de Wendy Carr, inspirée par le docteur Ann Wolbert Burgess, qui est une sorte d'intermédiaire entre Ford, Tench et le milieu universitaire et la hiérarchie du FBI en sa qualité de consultante et superviseur. Mais c'est aussi cette femme entre ces deux hommes qui sert de filtre avec le spectateur, lui permettant de prendre du recul, de n' "héroïser" ni les deux agents ni les tueurs (à la faconde parfois aussi fascinante que leurs crimes sont abominables). Anna Torv l'interprète fabuleusement, avec une froideur hautaine.

En creux des interviews de ces serial killers, des enquêtes sur le terrain, se joue une autre partie, plus intime et bouleversante. Malgré leurs états de service, leur professionnalisme, leur expérience, leur faculté à encaisser, à quel point Ford et Tench restent-ils imperméables à ce qu'ils entendent et traversent ? Pire : à quel point ce qu'ils enregistrent et résolvent impacte-t-il leur vie privée ? 

Tench est d'abord montré comme le plus humain, le plus sensible, malgré son allure de vieux loup : son couple est en souffrance depuis l'adoption de leur fils, qui leur impose un inquiétant et persistant silence. L'impuissance de Bill se traduit par sa fréquentation assidue de terrains de golf où il préfère se détendre plutôt, au début du moins, que de participer aux interviews de criminels, puis par ses absences répétées et de plus en plus longues de son foyer à mesure que les enquêtes et les interrogatoires l'accaparent. Holt McCallany est imposant dans le rôle de ce colosse aux chevilles d'argile.

Ford semble, lui, comme le dit son collègue, "immunisé" à l'horreur. On pourrait même facilement supposer qu'il est fasciné, obsédé par le Mal, que son envie de comprendre le fonctionnement des tueurs dépasse la simple curiosité professionnelle, la simple motivation de créer un dispositif prévenant les crimes violents en détectant les individus à risque. Bien que sa liaison avec Debbie (superbe, dans tous les sens du terme, Hannah Gross) soit volontiers torride et que leur relation soit riche intellectuellement, c'est un animal à sang froid, imperturbable, de plus en plus absorbé par sa mission, convaincu de la justesse de sa méthode jusqu'à la suffisance. Ce faisant, il se coupe de son collègue et allié, se met à dos Wendy, s'attire les menaces de sa hiérarchie, pour finir, après un face-à-face vertigineux, malsain à souhait, avec un de ses interlocuteurs criminels, par littéralement craquer, s'effondrer. Sa chute, au propre comme au figuré, illustre parfaitement la pensée de Nietzche : "si tu regardes l'abîme, l'abîme aussi te regarde." Jonathan Gross n'est pas qu'un beau jeune premier, il livre une composition habitée, impressionnante.

La production est somptueuse, David Fincher réalise lui-même quatre épisodes sur les dix que compte la saison (les deux premiers et derniers) et prouve que ce format lui convient idéalement (alors qu'au cinéma, il s'est montré plus inégal et semble même, depuis un moment, en errance, sans projet fixe et/ou alléchant). 

Et si Mindhunter, comme ce mystérieux personnage à Park City, Kansas, qu'on voit brièvement dans les prologues de plusieurs épisodes (préparant visiblement un crime), était, comme série, le tueur parfait, celui qu'on ne voit pas venir et qui, plus sûrement que vous exécuter, vous laisse, pantelant, haletant, conscient que les ténèbres qui nous entourent ne seront percées par aucune lumière ? En achevant cette saison sur une séquence calée sur la chanson In the light de Led Zeppelin, on reconnaissait le terrifiant et ironique motif derrière la quête de ses héros : et si, donc, les tueurs gagnaient toujours en se succédant ? Vertigineuses dynastie et destinée.

mardi 17 octobre 2017

MISTER MIRACLE #3, de Tom King et Mitch Gerads


Nous arrivons au quart de cette maxi-série, une étape qui doit permettre au lecteur de savoir s'il est vraiment accroché, disposé à suivre l'histoire jusqu'à son terme, et de spéculer sur son sens (à défaut de sa fin). C'est aussi l'électrisante sensation d'ouvrir un nouvel épisode avec l'envie de savoir s'il tiendra les promesses des deux précédents. Vérifions et analysons tout cela.


Visiblement perturbé par les révélations que lui a faites Mamie Bonheur (Granny Goodness en v.o., si vous préférez) avant sa mort, Scott Free alias Mister Miracle a du mal à retrouver le sommeil depuis qu'il a regagné la Terre avec Barda. Le sentiment qu'Orion, nouveau Haut-Père de New Genesis, lui dissimule quelque chose sur la guerre qu'il mène contre Apokolips et Darkseid le taraude. Et cela ne va pas s'arranger avec une visite inattendue à son domicile en pleine nuit : Bug the forager, un des soldats de l'armée levée par son camp, lui révèle que la reine de son peuple a voulu négocier la stratégie avec Orion et qu'en réponse celui-ci l'a fait exécuter pour trahison.


Désormais, les Bugs ne veulent plus que suivre Mister Miracle. Mais, avant que Scott ait pu digérer ces nouvelles et donner une réponse à cette requête, Lightray apparaît et désintègre Bug ! Sidéré, il demande si ce qu'a dit Bug était vrai mais Lightray dément en ricanant et repart aussitôt.


Le trouble de Scott augmente encore d'un cran quand il apprend après avoir accompli un nouveau numéro de prestidigitation retransmis à la télé qu'Orion a contacté Barda pour leur demander de revenir sur New Genesis. Il compte donner l'assaut contre Darkseid qu'il estime affaibli par la mort de Mamie Bonheur.


Avant cela, Scott doit honorer une nouvelle prestation médiatique, mais, en coulisses, il s'interroge à nouveau sur sa capacité à distinguer le vrai du faux. Les pilules prescrites par le Dr. Bedlam, après sa tentative de suicide, sont-elles responsables de son malaise ? Ou, pire, est-ce un effet de l'équation d'anti-vie que possède désormais Darkseid et qui a justement pour effet d'altérer la réalité ?


Sur New Genesis, Scott veut s'entretenir avec Orion au sujet de l'assaut qu'il veut déclencher et du sacrifice des Bugs, mais son demi-frère le roue à nouveau de coups. Et, pour imposer son autorité et la justesse de ses décisions, lui assure que, contrairement à Mister Miracle, lui a vu le visage de Dieu, ce qui l'a rendu clairvoyant. Groggy, Scott Free n'a pas fini de s'interroger sur la possible manipulation dont il est le jouet...


Comme je le disais en introduction, une série, quand elle franchit un premier cap, autorise le lecteur à se livrer au petit jeu des spéculations sur sa signification globale et au repérage d'indices sur sa suite (voire sa fin).

Tom King ne livre pas grand-chose sur ses intentions, à ce stade il me paraît impossible de deviner comment tout cela va se terminer, ni comment. Mais, en même temps, réussir à préserver le mystère de l'oeuvre équivaut à garder le secret de ses tours pour un artiste de l'évasion comme l'est justement Mister Miracle, ses trucs de prestidigitateur.

La seule chose certaine, à mon humble avis, est que Mister Miracle, comme maxi-série, est d'abord une réflexion sur le thème de la perception. Scott Free est de plus en plus travaillé par des interrogations sur son état mental, sa capacité à surmonter sa dépression, à assumer ses fonctions (son métier d'escapist et son rang de général d'armée, son statut de mari, sa fraternité avec Orion, l'éventualité d'être une sorte de sauveur - comme le lui a suggéré Mamie Bonheur...). Lorsqu'on est dans une telle situation, tout incite au doute : soi-même et son entourage, ce qui se passe autour de soi.

Dans cet épisode, Scott se demande si ce doute est alimenté par les pilules prescrites par le Dr. Bedlam (historiquement lié aux forces de Darkseid) ou, de manière plus profonde et générale, par l'équation d'anti-vie de Darkseid, qui peut altérer la réalité elle-même (et donc suggérer à quiconque qu'il ne vit pas ce qu'il croit vivre). Visuellement, cela se traduit, grâce au magistral concours de Mitch Gerads, par des images brouillées, semblables à celles visibles sur un poste de télévision mal réglé ou sujet à des parasites, des interférences. Soudain, les lignes se déforment, les couleurs se saturent, les transitions déraillent : l'effet introduit un malaise puissant, très immersif car on ressent alors les doutes de Scott Free avec autant de force.

Ce qui semble également certain, c'est que la guerre menée par Orion ne l'est pas dans les règles. L'intervention de Bug the forager est particulièrement éloquente à cet égard : il se rend chez Scott Free en employant un moyen de transport (une boîte-mère qui grâce à un tube "boom" permet d'aller de New Genesis sur terre et retour) facilement détectable par les sbires d'Orion comme de Darkseid. Rapidement donc, il l'informe du sacrifice de son peuple à cause de la stratégie agressive, sans scrupules, d'Orion et supplie Mister Miracle de prendre le commandement des opérations, convaincu qu'il remportera la victoire en perdant moins de soldats. Mais Lightray, désormais bras-droit d'Orion, surgit et tue froidement Bug. Cette exécution sidère Scott sans lui fournir de lumière sur Orion, la guerre, son état mental. La confusion encore, toujours.

Cela débouche sur l'autre thème de la série : l'effacement. On nie depuis le début de l'aventure à Scott Free (et par conséquent à Barda, son épouse, quand bien même celle-ci ne se pose pas de questions sur la légitimité d'une action contre Darkseid, de la nécessité d'y participer et des méthodes pour le vaincre) le droit de rester en dehors de la guerre. Mais on refuse aussi de considérer la dépression sévère dont il souffre à l'évidence (il a tenté de se suicider, même s'il prétend qu'il s'agissait d'un accident survenu en s'entraînant pour un numéro d'évasion, et il a cru qu'Oberon était toujours vivant, alors que ce dernier est mort d'un cancer). Les civils qui l'abordent après qu'il se soit produit à la télé lui demandent un selfie non pas de lui-même, Scott Free, mais de son alter ego, Mister Miracle (la variant cover signée Mitch Gerads résume d'ailleurs cette situation en montrant Scott mitraillé par des appareils photos sur l'écran de contrôle desquels seul le visage masqué de Miracle apparaît). Enfin, Orion le remet très durement à sa place quand il se présente à lui pour discuter des propos de Bug, de sa tactique militaire.

Ce personnage est malmené sévèrement alors qu'il tient déjà à peine debout. D'un côté, sa fragilité le rend manipulable (par ses pairs - Orion compte là-dessus pour qu'il lui obéisse en l'envoyant détruire des Paradémons - et ses ennemis - l'interview dérangeante de Glorious Godfrey, la présentation de Funky Flashman, les révélations sujettes à caution de Mamie Bonheur, la manipulation globale éventuelle de Darkseid grâce à l'équation d'anti-vie comme celle plus ciblée du Dr. Bedlam avec ses pilules). En l'oppressant, en l'opprimant ainsi, Tom King ne fait pas que piéger le héros dans les cordes, il y accule le lecteur avec lui, et cherche visiblement à provoquer leur sursaut, leur réaction, leur révolte.

C'est pour cela que cet épisode, au premier quart de la série, est important : quand bien même ignore-t-on encore beaucoup de choses, on en sait au moins une - il y a quelque chose de pourri au royaume de New Genesis, et le doute qui ronge Mister Miracle est à la fois sa faiblesse et sa force, car il le diminue mais l'invite aussi à un rebond urgent. C'est sans doute moins à la mort qu'au mensonge que notre escapist devra échapper pour résoudre les secrets (sur ses origines, son rang, son rôle, les agissements des siens et de ses ennemis) qu'il a devinés. 

lundi 16 octobre 2017

THOR, de Kenneth Branagh


N'ayant pas écrit la critique de ce premier film sur Thor (sorti en 2011) et profitant de sa rediffusion hier soir (sur France 4), j'en ai profité pour réviser avant la sortie du troisième opus consacré au dieu du tonnerre, Thor : Ragnarok, en salles en France le 25 Octobre. Souvent mal-aimé, voire méprisé, que vaut vraiment le long métrage de Kenneth Branagh ? Ou, autrement dit, ai-je toujours raison de le défendre depuis que je l'ai vu il y a 6 ans ?
Rembobinons !

 Thor, Odin et Loki (Chris Hemsworth, Anthony Hopkins et Tom Hiddleston)

Odin est le père de toutes choses et roi d'Asgard, un des neuf royaumes de la galaxie. Alors qu'ils sont encore enfants, il fait visiter sa salle des trophées à ses deux fils, Thor et Loki, en leur annonçant que, dans le futur, l'un d'eux lui succédera sur le trône. Pour cela, il devra en être digne et donc se comporter avec autorité mais surtout sagesse. Parvenus à l'âge adulte, les deux frères sont devenus des hommes aux tempéraments opposés : Thor est fougueux et arrogant, Loki discret et prudent. C'est pourtant au premier qu'Odin décide de confier sa place. 

Thor et Odin

Mais le jour de l'intronisation, des géants des glaces du royaume de Jöthuneim s'infiltrent dans la salle des trophées pour s'emparer d'un cube d'énergie, réveillant ainsi sans le savoir le gardien de l'endroit, le terrible Destructeur qui les tue. Thor veut châtier Laufey, roi de Jöthuneim et, pour cela, désobéit à Odin. Accompagné par Loki (qui durant le combat découvre avec surprise que le froid mortel des géants ne le l'atteint pas), de Lady Sif et des trois guerriers (Hogun, Fandral, Volstagg), le dieu du tonnerre provoque ses ennemis avant qu'Odin n'intervienne. Furieux, le père de tout bannit son fils en l'expédiant sur Midgard, la Terre, et en enchantant son marteau, Mjolnir. 

Le Pr. Selvig, Jane Foster, Darcy et Thor (Stella Skarsgard, Natalie Portman
Kat Dennings et Chris Hemsworth)

Thor atterrit dans le désert du Nevada où il est trouvé par un groupe de scientifiques, le professeur d'astrophysique Henry Selvig, son élève Jane Foster et son assistante Darcy. Conduit à l'hôpital, Thor s'en échappe et trouve refuge auprès de Jane, intriguée par ce qu'il raconte sur sa provenance. En déjeunant dans un dinner d'une bourgade voisine, Thor entend parler de la chute d'un objet dans une zone proche, rapidement quadrillée par l'armée.  

Thor déchu

Jane accepte, contre l'avis de Selvig, de conduire Thor sur place pour qu'il récupère son marteau, Mjolnir. Déjouant la sécurité du site, affrontant ses gardes, il échoue cependant à brandir son arme. Arrêté puis interrogé par l'agent Coulson du SHIELD, Thor reçoit ensuite la visite de Loki qui prétend qu'Odin, terrassé par le chagrin qu'il lui a causé et son grand âge, est mort et que leur mère a confirmé son bannissement.

Jane Foster et Thor

Selvig intercède en faveur de Thor auprès de Coulson en le faisant passer pour un de ses amis scientifiques, sujet à une dépression. Libéré, Thor fait son examen de conscience et comprend que son orgueil lui a coûté ses pouvoirs et son père. Condamné à rester sur terre, devenu simple mortel, il ignore que Loki manigance avec Laufey pour envahir Asgard et se débarrasser d'Odin, qui a seulement sombré dans le coma. Avec l'aide de Heimdall, Sif et les trois guerriers descendent sur Midgard avertir Thor mais Loki découvre leur trahison et envoie le Destructeur les tuer tous.

Loki

En apprenant la félonie de Loki et pour protéger ses amis terriens et asgardiens, Thor se dresse contre le Destructeur. Son sacrifice lève l'enchantement d'Odin sur Mjolnir qui revient au dieu du tonnerre, ayant appris l'humilité. Après avoir neutralisé le Destructeur, il retourne à Asgard grâce à Heimdall, juste à temps pour déjouer l'invasion de Laufey et son armée mais aussi pour affronter Loki. Mais le prix de sa victoire sera élevé pour le dieu qui avait promis à Jane Foster de la rejoindre, une fois sa mission accomplie...

Hé bien ! J'aime toujours ce premier épisode de Thor. Certes ce n'est pas un film parfait, mais il est solide et offre une introduction bien pensée pour ce personnage, le tout en peu de temps (alors que la durée des films en général, et ceux de Marvel aussi, gonfle de plus en plus, ici l'affaire est pliée en moins de 110 minutes !).

Commençons par cibler ce qui ne fonctionne pas, ou pas suffisamment (par rapport aux réussites inaugurales comme Iron Man, Captain America : the first avenger puis Avengers). La déception porte principalement sur la réalisation de Kenneth Branagh : à l'époque, je m'en souviens bien, Kevin Feige, le grand manitou des studios Marvel, s'était réjoui d'avoir attiré le célèbre vulgarisateur de Shakespeare pour donner vie sur grand écran au dieu du tonnerre... En oubliant toutefois que le cinéaste avait depuis longtemps perdu de sa superbe : elle était loin l'époque où Branagh épatait la galerie avec ses adaptations de Henry V (1989) ou de Hamlet (1996) avec des mises en scène pleines de panache et d'énergie. Il faut bien admettre qu'il s'acquitte de cette commande sans retrouver le souffle de ses grandes oeuvres passées.

La direction artistique de Thor ne l'aide pas beaucoup : malgré un budget confortable, le compte n'y est pas toujours. Le plus flagrant de ces manques réside dans la représentation d'Asgard, qui ressemble à un royaume trop doré, là où on pouvait davantage attendre un monde plus médiéval et grandiose, à mi-chemin (comme l'avait imaginé Jack Kirby) entre le Moyen-Âge et le futur. Les costumes sont aussi moyens, notamment quand il s'agit d'éléments précis comme les casques ou armures qui font plus penser à des pièces plastifiées que métalliques (exception faîte du design très réussi de Thor lui-même).

Et, enfin, il y a le choix des interprètes : les comédiens sont très bons et même excellents pour certains - Chris Hemsworth semble tout droit sorti des pages d'Olivier Coipel (le français avait relancé avec succès le comic-book avec le scénariste J. Michael Straczynski, qui fait une apparition, comme Stan Lee, dans le film), Tom Hiddleston est parfait en frère jaloux et tragique, Anthony Hopkins a toute la majesté requise pour camper Odin, Natalie Portman est toujours aussi classe. 
Mais quelle drôle d'idée quand même de caster Idris Elba ou Tadanobu Asano, un black et un asiatique, pour incarner des dieux d'origine nordique !
Et, pire encore, pourquoi avoir glissé un second rôle aussi stupide et inutile que celui de Darcy, donné à une actrice aussi vulgaire que Kat Dennings...

Malgré ces ratés, le film avance quand même et procure du plaisir. Son scénario en trois actes bien nets permet d'apprécier le parcours du héros, insupportable va-t-en-guerre arrogant ensuite exilé impuissant qui recouvre son rang et ses pouvoirs en gagnant en humanité et en humilité. La partie centrale, où Thor, résigné, évolue dans ce bled perdu américain autorise des scènes subtilement comiques en soulignant le décalage entre ce dieu déchu au physique avantageux et les moeurs locales, ses relations avec le trio de scientifiques. Il aurait fallu insister là-dessus au moyen de dialogues plus appuyés sur la foi en des forces supérieures, des êtres divins, et l'incrédulité des humains confrontés aux phénomènes déclenchés par la seule présence de Thor. Le final file à toute allure et laisse deviner quelle envergure aurait pu avoir le film avec un réalisateur plus inspiré, lorsque Thor revient sur Asgard, affronte Loki (un duel fondé moins sur la haine que la jalousie, le mal d'amour), détruit le Bifrost (le pont arc-en-ciel qui mène au guet de Heimdall, permettant d'accéder aux huit autres royaumes) et, ce faisant, condamne (au moins provisoirement) son retour sur Terre (et vers Jane Foster).

Il subsiste un sentiment de frustration, renforcé par le fait que Thor semble plus avoir été pensé comme le tremplin menant à Avengers (avec la revanche de Loki, l'existence d'un super-héros qui est aussi un dieu - alors que tous les autres membres de l'équipe à venir sont des humains "améliorés", tels Iron Man et son armure ou Captain America, ou dotés d'un don particulier, comme Hawkeye qui apparaît ici pour la première fois) que comme un opus autonome. C'est aussi pour cela qu'il est mésestimé. 

On verra maintenant si Thor : Ragnarok est à la hauteur de la rumeur très flatteuse qui le précéde, réalisé par un cinéaste à l'esthétique plus audacieuse, avant que, l'an prochain, les Avengers reviennent pour la production la plus ambitieuse (et la plus coûteuse) des studios Marvel. 

dimanche 15 octobre 2017

HAWKEYE #11, de Kelly Thompson et Leonardo Romero


Pour cet avant-dernier numéro avant que la série ne s'aligne sur la nouvelle bannière "Marvel Legacy", Kelly Thompson et Leonardo Romero concluent le deuxième acte des aventures de Hawkeye Katie Bishop.


Madame Masque a transféré son esprit dans un clone de Kate Bishop et a passé la nuit à intriguer les amis de l'héroïne par son comportement insolent et désinvolte de manière à ruiner subtilement sa réputation.



Détenue dans le repaire de Mme Masque, Kate Bishop réussit à quitter sa cellule et a découvert que dans celle qui voisinait la sienne croupissait son père, Derek, complice de son ennemie qui lui a fourni en échange un clone rajeuni. Kate l'interroge pour savoir s'il est responsable de la disparition de sa mère et en a la confirmation. Elle quitte alors l'endroit en corrigeant les sbires de Mme Masque.


Lorsque Kate retrouve sa Némésis, les deux femmes s'affrontent devant les amis de la première, médusés. Le combat se poursuit jusque sur les hauteurs de Mulholland Drive où se dressent les lettres de Hollywood.


Mais alors qu'elle a pris l'avantage sur son adversaire, Kate choisit de l'épargner car elle comprend que cela ne résoudra pas la colère qu'elle ressent envers son père et, surtout, que Masque sait peut-être où se trouve sa mère. L'inspectrice Sanchez tire alors sur Mme Masque, mais la police échoue à la retrouver ensuite dans les parages.


Réconfortée par ses amis, qui nient avoir eu des ennuis à cause d'elle, Kate rentre chez elle et se fixe alors sa mission la plus importante : retrouver sa mère.

Même si l'épisode se termine avec Madame Masque en cavale (et donc toujours potentiellement nuisible, d'autant plus qu'elle a désormais l'apparence de Kate Bishop), ce 11ème numéro de la série acte la fin de son deuxième acte.

Hawkeye a appris beaucoup de choses dernièrement en affrontant son ennemie et en retrouvant son père : d'une part, elle a eu la confirmation qu'en se basant à Los Angeles elle serait au bon endroit pour s'émanciper en tant qu'héroïne (quand bien même son bilan comme détective privée est mitigé, mais au moins ne dépend-elle plus d'un groupe - comme les Young Avengers - ou d'un mentor/partenaire - comme Clint Barton), et d'autre part pour découvrir la vérité sur la disparition de sa mère (et la responsabilité supposée - depuis vérifiée - de son père dans cette affaire).

A la fin de ce chapitre 11, Kate a gagné des amis fidèles (et peut-être même un amant), la complicité d'une alliée dans la police (Sanchez, même si leur relation est électrique, chacune ayant la langue bien pendue), et une vraie mission, un objectif personnel (retrouver sa mère dont elle a été séparée et dont elle n'a plus de nouvelles). D'un geste hautement symbolique, elle enlève du tableau des photos et notes de personnes ciblées (en relation avec ses précédentes investigations professionnelles - comme Clint Barton l'avait fait dans le run de Fraction/Aja) pour ne plus y coller qu'un post-it avec la mention laconique : "Mom" ("Maman").

11 épisodes donc pour établir le personnage, la faire évoluer au gré d'aventures parfois loufoques, lui attribuer une ennemie attitrée (Mme Masque - avec laquelle le contentieux dure depuis Hawkeye #4-5, époque Fraction), et ceci fait (et presque réglé) imposer Kate Bishop comme non pas une "lady Hawkeye" ou une "Hawkeye girl" (bref, un ersatz féminin de Clint Barton) mais bien Hawkeye tout court, détentrice du titre et de la série consacrée.

L'affirmation de cette identité doit aussi beaucoup à Leonardo Romero qui (en dehors de l'intérim de Michael Walsh durant deux épisodes) a prouvé sa fiabilité à dessiner une ongoing série et sa capacité à lui donner une identité visuelle. 

Tout comme Kate, l'artiste a imposé ses gimmicks avec élégance et assurance : sa manière de découper ses doubles-pages est devenue une sorte de signature, et de son trait épuré mais tonique, il se joue de cette figure de style avec inventivité. Ses compositions sont soignées, ses plans bien remplis, ses décors soignés, ses personnages expressifs et mémorables. On a là un graphiste complet qui, derrière un coup de crayon apparemment élémentaire, donne à lire au lecteur et, surtout, complète excellemment les scripts de Kelly Thompson. Ce qui s'appelle bien se trouver car la réussite authentique d'une BD se fonde toujours sur la justesse de l'association d'un auteur et d'un artiste, jamais l'un plus (ou moins) que l'autre (on me reproche souvent d'être un brin professoral en répétant cela, mais c'est une conviction qui, je le crois, se vérifie toujours : les bonnes BD, celles qu'on apprécie sur la durée et qui nous restent en mémoire positivement, sont celles produites par un scénariste et un dessinateur d'égale valeur).

Prochaine étape, en Novembre, avec Wolverine/ Laura Kinney en guest, avant, en Décembre, l'arrivée de Clint Barton à Los Angeles (en vue d'une transformation de la série alors axée sur leur duo ?).