lundi 23 avril 2018

MISTER MIRACLE #8, de Tom King et Mitch Gerads


Ce huitième épisode nous permet d'atteindre les 2/3 de la série, mais ne comptez pas sur Tom King et Mitch Gerads pour vous livrer des clés décisives sur Mister Miracle. Des morts reviennent, le couple du héros avec Big Barda est séparé, leur fils Jacob grandit, la guerre fait rage à Apokolips... Cette BD est toujours aussi folle, imprévisible, déjouant les attentes et s'en amusant avec un humour pince-sans-rire. Et si le lecteur était aussi désorienté que Scott Free, progressant à tâtons, au bord de l'abîme ?


Après avoir abattu un haut dignitaire d'Apokolips comme un sniper, Mister Miracle dirige les force militaires de New Genesis en portant désormais le titre de Haut-Père. De retour sur Terre, il s'occupe de son fils Jacob... En compagnie d'un revenant : "Funky" Flashman !


Contre toute attente, les deux hommes s'entendent bien et prennent très bien soin de l'enfant. Déjà, pourtant, il est temps pour Mister Miracle de retourner au front où Lightray est désormais sous ses ordres. Bien qu'il lui reproche de se comporter encore comme s'il était sur une scène, les applaudissements en moins, l'ex-lieutenant d'Orion accomplit sa tâche avec zèle.
  

Sur Terre, Scott emmène Jacob, qui grandit à vue d'oeil dans un jardin public et explique à une amie qu'il alterne vie de famille et boulot avec sa femme. Il souffre de devoir quitter une semaine sur deux son fils mais c'est provisoire, le temps de trouver une bonne nounou.
  

Sur Apokolips, Mister Miracle affronte Kanto, qu'a défié Barda en son absence. Il perd le duel et doit, en conséquence, battre en retraite. Mais il répare cet affront en conquérant un nouveau territoire ensuite. Sur Terre, Jacob fait ses premiers pas.


Enfin, Scott et Barda peuvent passer une soirée ensemble. Jusqu'à ce que leur fils pleure et oblige son père à aller le consoler en lui chantant une berceuse.


J'émettais l'hypothèse que la série pouvait rendre un peu fou son lecteur à mesure que son héros semblait recouvrer, lui, la raison, et cet épisode illustre cette possibilité. Tom King lui-même ne nous a-t-il pas diaboliquement roulé dans la farine en annonçant que le second acte de Mister Miracle (à partir du n°6 donc) allait être plus sombre que le premier, alors qu'il raconte ses nouvelles péripéties en semblant s'amuser à déstabiliser ses fans en entretenant une narration dont l'humour nous cueille.

Souvenez-vous de l'épisode 6 justement : Mister Miracle et Big Barda revenaient à New Genesis non pas pour se rendre à Orion qui avait condamné à mort Scott Free mais pour l'en dissuader. En franchissant une série d'obstacles, le couple discutait de façon décalée du futur réaménagement de leur appartement en prévision de l'arrivée de leur premier enfant (aveu fait par Barda dans le feu de l'action).

Ce huitième épisode fonctionne sur le même ressort narratif. L'action se concentre uniquement sur Scott Free chez lui, sur Terre, avec son fils et Mister Miracle en pleine manoeuvre militaire à Apokolips. Qu'il profite des joies (et des affres) de la paternité ou lutte pour la victoire de New Genesis, il reste en contact avec Big Barda qui le remplace sur le terrain à la tête de l'armée ou à la maison. Ils échangent non seulement leurs rôles de parents et de guerriers mais dialoguent sur leur situation parentale, les menus soucis de santé de leur fils, leurs stratégies militaires, leurs victoires et leurs défaites.

L'effet est imparable : quoi de plus savoureux que de parler de banalités alors qu'on risque sa vie ou de tactique quand on se détend ? Et tout ça avec un flegme irrésistible. Pourtant il flotte au-dessus de tout cela une angoisse diffuse, un sentiment oppressant, une inquiétude sur laquelle on n'arrive pas à mettre un nom.

Cela prend la forme d'interrogations auxquelles King se garde bien de répondre pour entretenir savamment la confusion.

La première scène montre l'assassinat "en direct" commis par Mister Miracle dans le rôle d'un sniper sur un notable d'Apokolips. Cette image détone par rapport au rôle qu'on lui connaissait jusqu'à présent et en même temps donne le ton aux scènes se déroulant sur Apokolips, baignées dans des couleurs criardes, dominées par le rouge, le mauve, le jaune, comme si toute cette planète était une fournaise.

Puis Scott Free prépare le lait du biberon de bébé Jacob en compagnie de... "Funky" Flashman ! Pourtant celui-ci avait été tué et même incinéré par les soins de Big Barda. Est-ce une hallucination de Scott (et donc le signe d'une rechute de sa condition mentale) ? Non, comme le prouvera la suite où le personnage exubérant continue d'apparaître (et d'être mentionné par Barda) dans un improbable rôle de baby-sitter, d'ailleurs très à son aise.

De retour à Apokolips où il remplace une semaine sur deux Barda, Mister Miracle est désormais nommé comme le nouveau Haut-Père, titre appartenant jusque-là à Orion. Cela signifie-t-il que l'explication que les deux néo-dieux ont eue a abouti à la mort d'Orion, tué par Miracle ? Encore un mystère. Ce qui n'en est pas un en revanche, même si Lightray, désormais aux ordres de Scott Free quoiqu'il ait l'audace de considérer son comportement de chef comme celle d'un homme de représentation privé de public et d'ovations, c'est le caractère impitoyable du nouveau leader de New Genesis, tuant sans hésiter quiconque se dresse devant lui ("No escape !", qui revient à dire "pas de quartier !" dans ce contexte) et sacrifie ses soldats pour la cause (image saisissante d'un amas de cadavres tombés au champ d'honneur).

Par ces va-et-vient, King souligne habilement le changement subtil d'attitude de son héros qui, en même temps qu'il devient père, se fait plus de souci pour sa progéniture et son aptitude à en prendre soin qu'il abandonne toute retenue dans son rôle de chef de guerre. Mais un chef qui veut continuer à suivre ce qui se passe sur Terre quand il n'y est pas, veillant sur sa femme et leur enfant, même quand il est blessé ou corrigé par un adversaire (le duel expéditif contre Kanto, pourtant initialement défié par Barda).

La paternité récente et qui évolue rapidement car Jacob (surnommé "Jack" par "Funky" Flashman, comme un rappel supplémentaire à Jack Kirby/Jacob Krutzberg) passe de bébé dormant avec un doudou en forme de Batman (ce qui déplaît à Scott, convaincu que "Batman kills babies" - il l'a lu dans un article !) à petit homme accomplissant ses premiers pas en une vingtaine de pages (manière discrète mais efficace de montrer que les faits se déroulent sur plusieurs mois sans l'indiquer visiblement), cette paternité est pourtant la raison de cette angoisse qui parcourt cet épisode. Scott confie à une amie à quel point il déteste devoir quitter son fils une semaine sur deux, puis quand il est Mister Miracle à Apokolips il se soucie constamment en parlant via une boîte-mère à Barda de leur santé, à elle et à leur fils. 

L'ombre de Darkseid continue de hanter la série, avec le retour de l'inscription en caractères blancs sur fond noir de la phrase "Darkseid is". Et les images se brouillent parfois dans le découpage en "gaufrier" de Mitch Gerads, notamment quand Jacob y figure, suggérant que le petit a des pouvoirs - à moins qu'il ne s'agisse de l'influence de l'équation d'anti-vie détenue par Darkseid. Cette altération visuelle sème le doute et suscite des questions nouvelles chez le lecteur (et si tout cela était une vaste manipulation ? Jacob a-t-il les pouvoirs d'un bon ou d'un mauvais génie ?).

La série aime toujours, donc, autant souffler le chaud et le froid. En témoigne sa fidélité à sa grille graphique d'une rigueur indéfectible : Gerads y puise toujours de nouvelles idées, transformant la contrainte de ces neuf cases identiques en matière narrative stimulante. Ici, une simulation de la notion de progression, dans le temps pour figurer les mois qui s'écoulent aussi bien sur Terre en compagnie de "Funky" Flashman et du bébé que sur Apokolips contre les hordes de Para-démons (scène glaçante où Lightray désintègre un bébé d'une de ces créatures alors que Mr. Miracle ne le lui avait pas commandé), que dans l'espace où les déplacements miniatures dans l'appartement de Scott et Barda alternent avec les manoeuvres de l'armée de New Genesis, dans des territoires désolés, comme déjà consumés depuis une éternité par l'environnement hostile d'Apokolips.

Quelle production décidément singulière qui déroute, épate, impressionne, questionne, ne laisse aucun répit, sollicite le lecteur comme pour mieux l'immerger dans la psyché de son héros et de ses folles aventures.  

dimanche 22 avril 2018

ACTION COMICS #1000


En ce beau Dimanche d'Avril, je consacre cette entrée au millième numéro de la revue Action Comics qui célèbre aussi les 80 ans de Superman. Et pour l'occasion DC Comics a mis les petits plats dans les grands en publiant à la fois un gros album retraçant la carrière du Man of tomorrow et ce fascicule de 80 pages (qui ne figure cependant pas au sommaire du recueil précité !) avec onze histoires par quelques grands noms au générique (mais aussi quelques absents notables). Il y a du très bon, du moyen et du passable dans cet hommage historique.


- From the city that has everything (Ecrit et dessiné par Dan Jurgens.) - Metropolis célèbre son protecteur en présence de quelques notables et civils témoignant des actions de Superman en leur faveur. Mais la foule présente devant l'estrade réclame le héros en ignorant que Clark Kent, son alter ego, veille car des envahisseurs extra-terrestres menacent - mais ses amis montent la garde...

On commence les festivités par ce segment signé Dan Jurgens, auteur dont le nom est associé à Superman depuis plus de vingt ans (il écrivait encore récemment la série Action Comics). Hélas ! l'auteur se montre bien peu inspiré : son histoire traîne en longueur et s'achève sur une note bien mièvre (tous fans de Supe !), et les dessins ont cet aspect vieillot qui a toujours caractérisé l'artiste.
Tout cela ressemble plus à un pot de départ pour remercier Jurgens qu'à un effort digne de figurer dans ce numéro historique.


- Never ending battle (Ecrit par Peter J. Tomasi et dessiné par Patrick Gleason.) - Attiré par Vandal Savage dans un piège temporel qui le renvoie dans le passé, Superman réussit à s'en sortir en se souvenant qu'oublier hier condamne à en répéter les erreurs. Il pourra passer la soirée avec sa femme Lois Lane et leur fils Jon pour son anniversaire.

Heureusement, on redresse la barre rapidement avec cette dizaine de pages par le duo Tomasi-Gleason, à l'oeuvre sur la série Superman dernièrement. Ils retracent de manière habile et dynamique les temps forts de la longue carrière de l'homme d'acier, en voix off et au moyen de pleines pages somptueuses. Rien n'est oublié - pas même Kingdom Come (conçu comme une mini-série "Elseworlds" avant d'intégrer la continuité).
C'est impeccable, magnifiquement mis en images, et écrit avec verve.


- An enemy within (Ecrit par Marv Wolman et dessiné par Curt Swan, avec la participation de Butch Guice.) - Attiré hors de Metropolis pour abattre des drones de Brainiac, Superman doit laisser la commissaire Maggie Sawyer raisonner un professeur qui menace de s'en prendre à ses collègues et ses élèves car il entend des voix - précisément celles des engins de Brainiac.

Voilà une curiosité : sachant que Curt Swan est mort il y a 22 ans, le voir crédité ici interroge (un peu à la manière dont Marvel pour Captain America #700 a ajouté un bonus par Jack Kirby en montant diverses planches pour coller à un script de Mark Waid). Le crime ne paie pas car le résultat est piteux : l'histoire de Marv Wolfman est quelconque, et la contribution de Butch Guice comme encreur-finisseur ne ressemble à rien.
A tout prendre, n'aurait-il pas été plus indiqué, pour créer le buzz, de réunir Wolfman et son dessinateur mythique (et bien vivant lui) George Perez ?


- The game (Ecrit par Paul Levitz et dessiné par Neal Adams.) - Superman défie Lex Luthor aux échecs et gagne la partie. Ce qui ne convient pas au magnat qui piège son adversaire avec des chaînes de kryptonite. Mais Superman réussit à s'en libérer grâce à une boîte-mère que lui a prêté Mister Miracle.

On continue de visiter le quartier des vétérans avec ces pages du tandem Paul Levitz-Neal Adams... Et décidément, les seniors ne sont pas en forme. On a un peu pitié de la platitude, pour ne pas être plus sévère, de l'argument employé ici, et les illustrations sont majoritairement laides. 
Là encore, à choisir, j'aurai préféré que des pin-ups remplacent ces récits qui entachent la réputation de ces légendes un peu décaties.


- The car (Ecrit par Geoff Johns et dessiné par Olivier Coipel.) - Butch, un gredin, a percuté, en prenant la fuite en voiture avec d'autres malfrats, Superman, qui a corrigé ce gang. Au garage où il a emmené son véhicule, le mécanicien se moque de lui avant que Superman ne resurgisse et lui conseille de changer de vie.

La petite histoire après la Grande : fan ou pas de Superman (et de super-héros en général), tout le monde connaît l'image de couverture du n°1 d'Action Comics montrant Superman soulevant la voiture d'une bande de fripouilles. Geoff Johns raconte ce qui suit cette représentation iconique de façon magistrale et concise, avec une forme d'humour et de tendresse mêlés. Il réussit à capter l'essence du mythe par la marge. Et avec le concours d'Olivier Coipel, en très grande forme, qu'on découvre taillé pour dessiné Superman, auquel il donne une majesté incroyable.
Une pépite.


- The fifth season (Ecrit par Scott Snyder et dessiné par Rafael Albuquerque.) - Superman retrouve Lex Luthor au planétarium de Smallville. En possession d'instruments pouvant altérer le temps, Luthor se rappelle qu'enfant Clark Kent l'avait sauvé d'une expérience qui allait mal tourner.

L'excellence est aussi au rendez-vous du segment élaboré par les partners-in-crime Snyder-Albuquerque (American Vampire), qui mettent en scène Superman et Lex Luthor avec bien plus d'allure que Levitz et Adams. D'une certaine manière, le scénariste attribue la victoire au vil chauve dans ce récit qui revient sur l'enfance de Clark Kent et la sienne à Smallville.
Les dessins sont superbes, rehaussés par les couleurs de Dave McCaig.


- Of tomorrow (Ecrit par Tom King et dessiné par Clay Mann.) - Le soleil va s'éteindre en détruisant la Terre. Superman fait ses adieux à sa planète et ses parents adoptifs, avant de rejoindre Lois Lane, qui a acquis le moyen d'être immortelle, et leur fils Jon.

Et voici LE chef d'oeuvre de la collection : cinq pages suffisent à Tom King pour dire l'essentiel du passé et du futur de Superman dans un adieu à la Terre (qui s'apprête à être consumée par le soleil mourant) poignant et étonnamment serein. La profondeur tranquille de ce moment possède une poésie authentique que les dessins de Clay Mann et la mise en couleurs exceptionnelle de Jordie Bellaire transforment en spectacle grandiose, incandescent.
Vraiment somptueux.


- Five minutes (Ecrit par Louise Simonson et dessiné par Jerry Ordway.) - Le "Daily Planet" attend l'article de Clark Kent pour son bouclage lorsqu'il s'éclipse pour sauver quelques vies dans Metropolis. De retour au bureau, Perry White, son rédacteur en chef, change de sommaire et envoie son reporter recueillir les propos des témoins des exploits de Superman avec Jimmy Olsen.

Seule femme à participer à cet hommage, Louise Simonson a l'honneur de bénéficier du talent du trop rare Jerry Ordway pour cette histoire pleine de vivacité et de malice qui s'amuse de la double vie menée par Superman et Clark Kent. La morale est savoureuse et souligne qu'il s'agit d'une fable bien troussée.
Graphiquement, chaque plan rappelle à quel point Ordway sait composer une image bien remplie tout en les enchaînant avec une fluidité de grand pro. Un régal.


- Actionland ! (Ecrit par Paul Dini et dessiné par José-Luis Garcia-Lopez et Kevin Nowlan.) - Des touristes se pressent dans un parc d'attractions à la gloire de Superman, depuis son arrivée sur Terre jusqu'à sa mort. Désappointé par cette conclusion, le public boude... Ce qui incite Mr Mxyzptlk, le créateur du site, de changer le parcours en épargnant le héros.

C'est l'autre effort méritoire de la part de deux "anciens" (et même trois en comptant Kevin Nowlan, encreur de luxe pour l'occasion). Le pitch est du pur Paul Dini, plein d'esprit, de tonus et de second degré, une manière d'écrire rafraîchissante comme on aimerait en lire plus souvent.
Quant à la contribution de José-Luis Garcia-Lopez, elle est juste splendide : la précision du trait, son expressivité, la luxuriance des plans, leur composition, tutoient la perfection dans un registre classique. Quelle classe !


- Faster than a speeding bullet (Ecrit par Brad Meltzer et dessiné par John Cassaday.) - Rick Fagen, un forcené, menace d'exécuter une otage mais Superman se presse pour empêcher ce drame. Il sauve la femme in extremis car elle a pensé à légèrement déplacer sa tête du canon du pistolet.

Sur une idée minimaliste au possible, Brad Meltzer développe quelques pages d'une énergie rare, au suspense indéniable, avec, c'est notable, un Superman qui doute. L'enjeu ajouté à cette crise de confiance passagère aboutit à une tension très efficace.
Et, pour ne rien gâcher, John Cassaday dessine cela avec beaucoup de dynamisme. L'artiste est très rare ces temps-ci et il faut donc en profiter, mais le retrouver en si bonne condition (et compagnie) fait plaisir.


- The truth (Ecrit par Brian Michael Bendis et dessiné par Jim Lee.) - Superman reçoit une terrible raclée de la part de Rogol Zaar qui a juré d'exterminer tous les kryptoniens comme autrefois il avait promis à Jor-El, le père du héros, de détruire sa planète natale.

Pour finir, on a droit à une sorte d'amuse-bouche à la mini-série hebdomadaire en six parties Man of Steel qui commencera le mois prochain et marquera les débuts de Brian Michael Bendis chez DC et sur le personnage (avant d'en rédiger les aventures dans sa série-titre et Action Comics). Le scénariste ne perd pas de temps avec cette baston intense et une pointe de révisionnisme qui va sûrement faire causer ses détracteurs (même s'il n'est pas le premier à retoucher aux origines de Superman).
Je n'ai jamais aimé le dessin de Jim Lee mais je comprends qu'il signe ces planches car cela leur donne un retentissement particulier (et puis, bon, c'est un des big boss de DC, difficile de l'écarter).

Pour les segments signés Tomasi-Gleason, Johns-Coipel, Snyder-Albuquerque, King-Mann, Simonson-Ordway, Dini-Garcia-Lopez, Meltzer-Cassaday, soit 7 sur 11 histoires, ce millième épisode vaut largement qu'on dépense 7,99 $ pour l'acquérir (si vous trouvez ça encore trop cher, essayer de trouver un album cartonné franco-belge de 48 pages à ce prix et on en reparle, ou comparez cet hommage avec celui des 80 ans du "Journal de Spirou" d'une platitude indigne). Longue vie à l'Homme de Demain ! 

samedi 21 avril 2018

BATWOMAN #14, de Marguerite Bennett et Fernando Blanco


Avec son titre menaçant et épique, Fall of the House of Kane, le nouvel arc narratif développé par Marguerite Bennett depuis le mois dernier a des allures de baroud d'honneur, de climax après un an d'écriture qui ont confirmé le talent de la scénariste. Cette deuxième partie ne déçoit pas, au contraire, montant encore d'un degré, avec la contribution toujours épatante de Fernando Blanco au dessin : Batwoman vaut plus que jamais qu'on s'y engage.


Batwoman rejoint Gotham, depuis Bruxelles, par la voie des airs, en compagnie de Safiyha Sohail, mais elle a enfermé celle-ci dans une cellule de son jet car elle reste méfiante. Puis elle informe Julia Pennyworth de son arrivée et de la situation.


Tahani a enlevé Beth Kane, dont la schizophrénie a réveillé sa double personnalité maléfique, connue sous le nom d'Alice, et elles vont attaquer Gotham. Par quel moyen ? Batwoman ne va pas tarder à le savoir mais n'entend pas rester passive.


Elle a localisé l'avion de ses ennemies en train d'atterrir sur le toit d'un building et les y rejoint. Tahani l'attend pour l'affronter et le combat qui suit est âpre, sans concession, une lutte à mort entre celle qui estime que la justicière lui a tout pris et qui a convaincu Alice de lui rendre la pareile.


Si Batwoman réussit à prendre l'avantage sur Tahani, elle écoute ensuite Alice lui exposer avec quelle méticulosité diabolique elle a organisé sa revanche, depuis tous ces mois passés à affronter les membres de l'organisation "Many Arms of Death" jusqu'à sa rencontre dans le Sahara avec l'Epouvantail qui l'a exposée à une toxine spéciale.


Ce même poison a été administré à des chauve-souris qui sont lâchées sur Gotham pour infecter la population et la décimer. Punie pour avoir préférer servir Batman plutôt qu'aider sa famille, Batwoman ne se résigne pourtant pas car elle sait que le mal qu'elle porte est aussi l'antidote à la peste qui va ravager sa ville...

Avec le recul dont le lecteur dispose désormais sur la série, on peut clairement décrire la construction narrative de Marguerite Bennett : c'est un jeu de dominos où la chute de chaque pièce entraîne celle de la suivante et, in fine, dévoile un motif plus global, général, le plan machiavélique, ourdi de longue date, patiemment, cruellement, davantage par Tahani que par Alice. L'objectif n'est pas tant Batwoman que Gotham car en attaquant Gotham, c'est de toute façon Batwoman qu'on dépasse et terrasse.

Le mobile de tout cela est moins la vengeance, dans sa forme classique, que le dépit, ou la revanche, car Tahani considère explicitement que Kate Kane lui a pris ce que lui appartenait et elle riposte en faisant de même. Tahani était la maîtresse de Safiyha Sohail, résidente de l'île de Coryana, membre d'une organisation florissante de pirates : tout cela a été compromis, détruit et subtilisé par Kate devenue l'amante de Safiyha, sa remplaçante au sein du cartel, l'invitée sur l'île. En étant préférée par Safiyha à Tahani, Kate est devenue, sans le vouloir, sans en mesurer les conséquences, son ennemie.

Finalement, les amours saphiques des trois femmes au coeur de cette saga deviennent presque secondaires car Marguerite Bennett les traite sans avoir besoin d'insister : la haine, sans retour, a pris place et a présidé à un règlement de comptes qui trouve ici sa scène finale, son apothéose. Mais avec une dose de perversité et de cruauté supplémentaire puisque Alice est devenue l'ultime pièce du dispositif imaginé par Tahani : quoi de plus savoureux pour une méchante que d'utiliser la soeur de son adversaire pour justement la châtier ?

Fernando Blanco aura été l'autre grande révélation de la série, qui, après le départ de Steve Epting, aurait pu sombrer visuellement. Mais ce dessinateur a su relever le défi de passer après un confrère plus expérimenté, connu et impressionnant, et s'approprier l'héroïne et ses aventures en lui consacrant autant de soin.

La régularité de Blanco est d'autant plus saisissante que l'artiste épate par l'allure de ses planches. C'est un esthète complet, qui sait installer une ambiance forte, détaille ses décors sans étouffer ses compositions, insuffle du mouvement avec un découpage toujours intelligent et varié, maîtrise les designs, et profite de sa complicité avec le coloriste John Rauch.

Quand il cède à des effets plus convenus, comme l'usage de doubles-pages, il le fait avec à-propos pour servir une idée, un tournant dramatique, dynamiser une scène, et non pour se reposer un effet spectaculaire. C'est vraiment jubilatoire de lire un comic-book aussi bien fait : classique peut-être, mais avec classe.

Le cliffhanger est palpitant à souhait et on va compter les jours pour savoir si la "chute de la maison Kane" est effective ou pas. 

SKYWARD #1, de Joe Henderson et Lee Garbett


Voici un titre auquel je n'aurais pas prêté attention si un collègue critique sur un forum n'avait écrit une critique louangeuse à son sujet. Mais, comme ma consommation de comics Marvel se réduit, je deviens à nouveau curieux de ce que produisent des éditeurs comme Dark Horse (avec Black Hammer et ses dérivés) ou, en l'occurrence, Image. Et le n° 1 de Skyward est vraiment accrocheur, avec son argument simple et original.


Il y a vingt ans, la gravité a subitement disparu de la Terre. Bill Fowler a perdu sa femme, Lilly, ce jour-là, envolée dans le ciel, sans comprendre, comme tout le monde, ce qui se passait, impuissant face à l'événement.


Mais il a pu récupérer sa fille, Willa, encore bébé. Aujourd'hui, c'est une jeune femme épanouie mais qui n'a jamais connu l'environnement "d'avant". Elle s'en amuse avec son amie Joan avant de rejoindre Edison, qu'elle tente de charmer, mais en gaffant lorsqu'elle oublie qu'il a été amputé des deux jambes - même si, jure-t-il, l'absence de gravité a été une aubaine pour lui et sa mobilité. D'ailleurs, il doit s'absenter.


Willa accepte de livrer un colis à sa place mais se fait rapidement braquer par deux voleurs. Elle ne s'en laisse pas compter et s'en débarrasse facilement grâce son arme de service et une manoeuvre périlleuse, en prenant beaucoup d'altitude.


Tout aussi adroitement, avec sang-froid, elle parvient à redescendre et atterrit sur le toit de l'école où elle livre les boissons aux élèves et à leur professeur, comme convenu. Et, ça, dit-elle alors, c'était la partie amusante de sa journée...


Car elle va ensuite chez son père à qui elle annonce son intention de quitter la ville pour voyager, découvrir le monde. Il le lui interdit car c'est trop dangereux : le ciel peut tuer comme il en a fait l'amère expérience. Mais lorsqu'elle lui demande de lui apprendre quelque chose qu'elle ignore, il la surprend en affirmant avoir trouvé un moyen de rétablir la gravité sur Terre !

Ne cherchez pas ce qu'a pu écrire Joe Henderson auparavant : Skyward est sa première production et elle le savoir-faire avec laquelle il la mène donne un aperçu très prometteur de ce dont il est capable. On comprend sans mal pourquoi Image Comics a accepté son projet, qui ne s'inscrit pas dans le registre des super-héros, mais mixe du fantastique et de l'étude de caractère.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que là où beaucoup d'auteurs, jeunes ou moins jeunes, démarrent doucement et ne dévoile leur jeu que très progressivement, histoire de faire mousser leur intrigue, Henderson, lui, part pied au plancher, il n'a pas de temps à perdre et refuse que le lecteur se pose des questions qui risqueraient de l'égarer.

On ignore bien sûr pourquoi la gravité a été si subitement altérée mais au bout de vingt pages, le père de l'héroïne affirme déjà avoir trouvé un moyen de la rétablir ! Entre temps, Willa, la protagoniste, est présentée avec tonus dans une succession de scènes dont le rythme colle à son tempérament à la fois enthousiaste, hardie et rebelle. Elle rigole de la bizarrerie d'un panneau de signalisation trouvée par son amie Joan, devenu obsolète désormais ; puis surgit chez Edison (beau garçon handicapé pour qui elle en pince mais avec qui elle communique en commettant impair sur impair) et le remplace pour livrer un colis. Celui-ci est rapidement convoité par deux voyous dont elle se débarrasse avec audace et adresse. Et, enfin, donc elle débarque chez son père.

Mais, en vérité, quoi de plus naturel que cette narration aérienne pour une histoire où désormais tout le monde se déplace dans les nuages, en devant manoeuvrer avec délicatesse pour ne pas s'envoler ? Le brio du scénariste, ici, c'est de coller sa manière de raconter à la condition du monde qu'il décrit, avec légèreté mais sans insouciance excessive. Il se dégage de ces pages quelque chose de grisant et de dangereux qui fait tout le sel de l'épisode.

En filigrane, se dessine aussi l'histoire d'une famille décimée : on assiste avec Billy Fowler à la disparition insensée de sa femme pour le retrouver, vingt ans après, hanté par cette scène et voulant à tout prix protéger sa fille pour ne pas la perdre. L'absence de gravité physique compensée par la gravité du passé. Habile.

Lee Garbett a un C.V. plus fourni que son scénariste mais, jusqu'à présent, j'étais sévère avec lui. Très influencé par Olivier Coipel, son style n'en avait ni la puissance ni l'intensité. Il y avait quelque chose de lisse chez lui, d'inabouti, qui semblait le condamner à n'être qu'un de ces seconds couteaux de plus, appelé pour remplacer ponctuellement un artiste plus doué mais fâché avec les cadences mensuelles, ou désignés pour dessiner une série dont on ne donnait pas cher du futur (comme en témoigna sa prestation sur une version de Ghost Rider).

Et puis Garbett a relancé avec la scénariste Holly Black le titre de Mike Carey, Lucifer, chez Vertigo en 2016, et a entamé sa mue. Son coup de crayon s'est comme libéré, s'affranchissant des influences, s'éloignant d'un réalisme classique, s'adaptant au sujet. Il a enchaîné une vingtaine d'épisodes avant l'arrêt de la série, prouvant sa régularité.

Et cette métamorphose trouve son accomplissement avec Skyward où son enthousiasme est visible et communicatif. Tout est bon, à sa place, dosé idéalement avec un découpage nerveux, une lisibilité impeccable, une inventivité vivifiante. Lui aussi semble planer sur ses planches avec des personnages dont il n'hésite pas à pousser l'expressivité ou des compositions qui font ressentir l'anormalité grisante de l'environnement.

Indéniablement, c'est une réussite, qui ne demande qu'à être confirmée. Mais tout porte à croire que Joe Henderson et Lee Garbett en ont gardé sous le pied...

vendredi 20 avril 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #1, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Après un hiatus inexpliqué de huit mois (sinon par l'abondante production de son scénariste), Black Hammer revient enfin, agrémenté d'un sous-titre pessimiste Age of Doom et relancé au #1. Pourtant l'histoire reprend exactement là où s'achevait le douzième épisode et développe l'intrigue des héros de "l'âge d'or" coincés dans leur ferme de Rockwood sans qu'ils sachent comment ils y ont atterrie ni comment en partir. Joueurs, Jeff Lemire et Dean Ormston continuent de nous faire tourner en bourrique avec ce mystère - et de nouvelles énigmes...

Lucy Weber a pris l'apparence et le surnom de Black Hammer, son père, en saisissant son marteau magique (tout ce qui reste de lui depuis qu'il a tenté de s'échapper de la ferme et sa désintégration). Eberlués, Abraham Slam, Gail, Barbalien, Mme Dragonfly et le colonel Weird l'écoutent ensuite affirmer qu'elle sait comment ils sont arrivés là. Mais elle n'a pas le temps de le leur expliquer qu'elle disparaît !   

Weird est perturbé car il déclare alors que cela ne devait pas se passer ainsi. Gail, excédé, lui réclame des éclaircissements mais il se téléporte dans la Para-Zone. Découragé, le groupe tente de reprendre ses esprits même si Mme Dragonfly (qui a caché à ses compagnons avoir jeté un sort à Lucy pour qu'elle oublie la raison de sa présence à Rockwood avant sa transformation) n'arrive pas à localiser la nouvelle Black Hammer par sa magie.


Il semble qu'en fait elle ne se trouve plus dans cette dimension quand elle se réveille dans une chambre d'hôtel décrépite et descende au rez-de-chaussée où elle fait la connaissance du tenancier Lonnie James. Il lui révèle que l'endroit s'appelle l'AnteRoom et c'est là qu'échouent tous les monstres, goules, marginaux, délinquants, damnés. A présent, elle est l'une d'entre eux.


A la ferme, l'équipe fait le point et élabore un plan pour retrouver Lucy et percer le mystère de leur situation. Slam se rappelle qu'elle avait découvert que tous les livres de la bibliothèque municipale de Rockwood sur l'Histoire du patelin étaient remplis de pages blanches. Gail et Barbalien se chargent d'enquêter sur cette bizarrerie, Slam va retrouver Tammy Trueheart, Mme Dragonfly le shérif (qu'elle a de toute façon tué car elle le trouvait trop curieux à leur sujet et menaçant pour Slam).


A l'AnteRoom, Lucy découvre qu'elle ne peut sortir de l'établissement. Mais quand elle s'en rend compte, Lonnie James est disposé à l'affranchir sur la particularité de l'endroit...

Ainsi donc, la narration de Jeff Lemire, au moment où il réincarnait Black Hammer, se divise et, séparant Lucy Weber du groupe de héros exilés à Rockwood depuis dix ans, exploite deux décors et autant de nouveaux mystères. Mais le lecteur, lui, commence à en savoir un peu plus que les protagonistes sur certains points et jouit de sa lecture avec un intérêt renouvelé.

Que savons-nous que l'équipe de héros ignore ? D'abord et surtout qu'il y a parmi eux un membre qui cache aux autres certains de ses faits et gestes : il s'agit de Mme Dragonfly, la magicienne. Elle a tué le shérif Trueheart quand celui-ci devenait menaçant au sujet de la liaison entre son ex-femme Tammy et Abraham Slam, et elle a effacé de la mémoire de Lucy Weber la raison pour laquelle elle a atterri à Rockwood avant qu'elle n'hérite des pouvoirs de feu son père. Mais Mme Dragonfly ignore aussi de son côté que, malgré son sortilège, Lucy avait mené des recherches sur Rockwood et ses bizarreries, investigations déterminantes (bien qu'encore incomplètes) et qui suffirent à la convaincre que sa présence ne devait rien au hasard.

Ce que les héros savent en revanche, c'est que le comportement déglingué du colonel Weird le trahit : si personne n'a encore appris qu'il avait lui-même tué le robot Talky (dont l'intelligence artificielle est active ailleurs, on-ne-sait-où), Gail le suspectait depuis un moment et a montré aux autres qu'il était au courant de ce qui vient de se passer - même si cela s'est déroulé de façon différente de ce qu'il croyait. Les séjours dans la Para-Zone permettent au colonel de scruter aussi bien le passé que le futur tout en entamant sérieusement sa santé mentale et le guide dans un plan insondable, et désormais il y a fui pour échapper à la colère de son amie.

Enfin, qu'est devenue, à peine apparue, Lucy/Black Hammer ? Elle a atterri dans un hôtel-bar dans une dimension parallèle (connue de Weird ?), dont elle ne peut sortir (quand on franchit une issue, on se retrouve dans une pièce où on était auparavant et quand on veut quitter cette pièce, on revient dans la salle du bar - cette boucle spatiale m'évoque un fameux épisode de Chapeau melon et bottes de cuir où John Steed et Emma Peel étaient enfermés dans un lieu aussi infernal). La compagnie n'est guère avenante : ici échouent tous les monstres, marginaux, délinquants, damnés imaginables. Une vraie poudrière pour la néo-super héroïne au caractère bien trempé et à la patience bien entamée...

Cependant, les héros à la ferme entreprennent de reprendre l'enquête que menait Lucy, convaincus que tout est lié - leur arrivée ici, son arrivée à elle, sa transformation, le moyen de s'échapper, la mort de Talky. De quoi alimenter la suite des événements...

Dean Ormston a conservé ce dessin improbable qu'on lui connaît bien désormais, pas vraiment beau mais dont l'étrangeté intrinsèque convient parfaitement au sujet et aux protagonistes. Si l'on peut ne pas être séduit par ce trait, et même être rebuté par la lecture de la série à cause de lui (ce qui est quand même dommage, alors faîtes un petit effort et vous verrez que Black Hammer se dévore malgré ça), en revanche, impossible de ne pas être saisi par la simplicité diabolique de son découpage qui rend incroyablement fluide cette succession de scènes.

Hergé a enseigné à bien des experts et des apprentis artistes qu'entrer dans une page et en sortir était une des clés de la narration graphique, et cela Ormston l'a bien compris. Il dose ses effets si bien qu'il se passe de doubles pages par exemple, réussit à suggérer habilement au lecteur comment Lucy tourne littéralement en rond dans les murs de l'AnteRoom, comment avec des plans majoritairement serrés un dialogue entre quatre personnages décidant de la suite à donner à ce à quoi ils viennent d'assister est captivant en misant sur la connivence entre le récit et le degré de connaissance des lecteurs.

Il y a dans cette BD un côté Lost, avec le même risque que pour la série télé culte tout ça aboutisse à quelque chose de plus frustrant qu'exceptionnel mais qui est tout de même terriblement addictif, et un côté simple, élémentaire presque, jouant sur la culture comics, les habitudes de lecture, pour mieu déjouer nos attentes. C'est en mixant ces deux pistes, nous en donner juste assez pour avoir un peu d'avance tout en sachant nous mener en bateau en continuant à nous priver d'éléments essentiels, que Black Hammer atteint cette dimension fédératrice, fabuleusement distrayante, et cryptique, formidablement ludique.