dimanche 27 mai 2018

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #2, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Pourquoi Jeff Lemire a-t-il ajouté au titre Black Hammer la formule Age of Doom pour relancer sa série ? On pouvait facilement saisir que les héros de son histoire étaient déjà en fâcheuse posture avant cela. Mais c'est avec cet épisode qu'on mesure vraiment la justesse de cet accroche supplémentaire où, avec Dean Ormston, le scénariste nous entraîne littéralement jusqu'en Enfer...


Lucy Weber demande à Lonnie James de l'aider à quitter l'Anteroom et il accepte de la guider vers une sortie. Ils traversent ainsi un portail dimensionnel avant qu'il ne l'abandonne devant de hautes grilles menant directement aux Enfers !


Cependant, à Rockwood, Abe répare le toit de la ferme, précédemment endommagé par Gail, laquelle part en ville enquêter avec Barbalien sur l'histoire de la commune au sujet de laquelle Lucy, avant sa disparition, n'avait rien trouvé. Direction : la bibliothèque.


En Enfer, Lucy rencontre Jack Sabbath, un ancien de l'Escadron de la Liberté, qui la reconnaît, grâce à son costume, comme la fille de Black Hammer. Mais leur conversation est interrompue par l'apparition du Diable qui s'amuse de l'identité de la visiteuse et lui montre qu'il détient son père. Un leurre en vérité mais qui provoque la colère de la jeune femme.


A leur grande surprise, Gail et Barbalien trouvent, au contraire de Lucy, plusieurs ouvrages richement documentés sur l'histoire de Rockwood. Qu'est-ce que cela signifie ? Leur amie aurait-elle été abusée ? Ou sa disparition a-t-elle altéré la réalité ? Gail est désorientée et lasse, au point qu'elle confie à Barbalien sa romance passée avec un de leurs ennemis communs, Sherlock Frankenstein, qu'elle souhaiterait retrouver tout comme sa vie avant d'être coincée à Rockwood.


Lucy a corrigé les démons de l'Enfer et exige du Diable qu'il la renvoie chez elle. Il s'exécute... Mais en se jouant d'elle et de Jack Sabbath qui l'accompagne car ils atterrissent alors au Pays des Rêves !

Le dispositif narratif de Jeff Lemire, depuis la relance de la série, est simple mais habilement exploité. Cette narration parallèle suit en alternance d'un côté Lucy Weber devenue Black Hammer dans l'au-delà, et de l'autre côté reste auprès des héros retenus dans les environs de Rockwood.

Lemire s'amuse avec ces deux cadres d'une façon qui rappelle indéniablement la série télé Lost, notamment à partir de sa saison 2 (lorsqu'on fit connaissance avec d'autres survivants du vol 815 de la compagnie Ocean Airlines). Il ne s'agit pas tant de fournir des réponses claires au lecteur que de continuer à l'égarer, à le faire douter en multipliant les rebondissements, les fausses pistes.

Dans le cadre de Black Hammer : Age of Doom, la ballade aux Enfers de Lucy figure l'aspect désormais le plus fantastique et fantaisiste de la série et le scénariste ne cherche pas à innover dans la représentation : nous voilà transporté dans des profondeurs écarlates et fumantes, dominée par un Diable gigantesque et sournois. Dean Ormston s'amuse visiblement beaucoup à animer cette dimension effectivement cauchemardesque tout en maintenant un découpage très simple à base de larges cases et d'images évocatrices (comme celle où le Black Hammer original est captif dans une cage).

Puis dans le feu et le sang, Lucy se déchaîne et impressionne le Diable au point de lui arracher un droit de sortie. Mais évidemment, il ne faut jamais parier avec le Diable car il se joue toujours de ses ennemis. Ce qui aboutit à un dénouement sarcastique à souhait. On pourra grogner en trouvant que Lemire ne fait que gagner du temps en expédiant son héroïne d'un endroit à un autre, mais c'est si jubilatoire qu'on serait mal inspiré de s'en plaindre.

Le décor de Rockwood nous est désormais familier avec la ferme, la ville voisine, et les multiples sous-intrigues en pleine éclosion depuis qu'elles ont été semés dans le premier Volume de la série et plus encore depuis sa reprise récente. Les héros se sont pourtant désormais organisés à la fois pour partir de leur prison et retrouver Lucy Weber, convaincus que les deux événements sont liés.

L'épisode consacre donc de la place au duo Gail-Barbalien et leurs investigations sont déroutantes. sans remettre en cause ce que leur avait racontés Lucy, ce qu'ils découvrent la contredit totalement. Comme eux, nous voilà bien décontenancés... Mais la scène la plus remarquable a un autre objet : depuis dix ans qu'ils sont coincés dans cette bourgade, le temps a diversement usé les personnages. Si Abe s'est résigné, Gail a, depuis le début de la série, exprimé sa frustration (d'avoir perdu ses pouvoirs, d'être restée une fillette) : on apprend maintenant qu'elle est aussi accablée parce qu'elle était l'amante du vilain Sherlock Frankenstein avec lequel elle souhaite renouer si elle peut s'évader. Cet aveu étonne Barbalien à bien des niveaux tout en le renvoyant à ses propres secrets (qu'a deviné Gail - cf. son attirance pour le curé).

On peut facilement (et malencontreusement) limiter Black Hammer à un projet référentiel, un divertissement ludique et ponctué par quelques scènes spectaculaires. Mais, derrière cela, le projet de Jeff Lemire est (surtout) une épatante réflexion sur une autre forme d'héroïsme : celui d'exister, ce continuer à vivre, à espérer, malgré des pertes profondes, intimes, et lutter malgré tout contre la fatalité.

OLD MAN HAWKEYE #5, de Ethan Sacks et Marco Checchetto


On approche de la moitié de cette saga (le mois prochain sera, je crois, consacré à un flash-back revenant sur la chute des héros, 45 ans dans le passé) et Old Man Hawkeye doit marquer un peu le pas pour ne pas tomber dans la routine d'un épisode/une vengeance. N'allez cependant pas croire que Ethan Sacks et Marco Checchetto vont laisser du répit à Clint Barton...


A la recherche de Songbird, une autre membre des Thunderbolts, Clint Barton s'arrête au "Josie's Bar" tenu désormais par Turk (ancien indicateur du Caïd et souffre-douleur de Daredevil). Le barman évoque un couvent où elle se serait retirée. Mais la conversation est interrompue par l'irruption des Venoms.


A Electroville, l'ex-marshall Bullseye, blessé précédemment par les enfants de Kraven le chasseur, se fait soigner par Claire Temple dans sa clinique. Il lui demande également si elle peut lui retirer l'implant Deathlock qui permet à Crâne Rouge de le localiser mais cela nécessiterait une intervention chirurgicale délicate. Dehors, une voix familière exige que Bullseye sorte et se rende sans résistance.


Au "Josie's Bar", la bataille fait rage et un des Venoms tue Turk. Son jeune neveu, en possession du casque de Ant-Man, attaque les symbiotes avec des fourmis tandis que Hawkeye exploite un de leurs points faibles en les incendiant.


Bullseye se débarrasse facilement des hommes envoyés par Crâne Rouge pour l'arrêter. Il fait passer au chef de ce commando, le Maître de Corvée, un message à leur Président de lui fournir des renforts dans trois jours à Rock Springs, sinon il continuera de tuer tous ceux qui le traquent.


Blessé par un Venom, Hawkeye prend la fuite avec Dwight. Ils roulent dans une zone ne figurant plus sur aucune carte en dehors des friches : la cité fortifiée dont Kate Bishop est la Maire...

Comme je le rappelais en ouverture, l'histoire approche de sa moitié et Ethan Sacks a suffisamment bien bâti son projet pour en ménager la progression. D'un côté, il ne peut pas se contenter d'aligner les règlements de comptes entre Hawkeye et les Thunderbolts à chaque épisode, ce qui générerait une lassitude. De l'autre, il ne peut épargner à ses protagonistes les conséquences de leurs actes, sans quoi le réalisme qu'il ambitionne serait démenti.

Alors il met en scène des corps éprouvés, à la croisée des chemins. Bullseye a été blessé par les enfants de Kraven et doit se faire soigner pour poursuivre sa traque, tout en échappant à Crâne Rouge auquel il ne répond plus. Clint Barton retrouve de manière explosive les Venoms qui ont pris pour hôtes les doubles de Madrox l'homme multiple et cette bataille le laisse également amoindri, obligé de battre en retraite et de différer la suite de sa vengeance.

On pouvait tiquer sur la forme parfois insolente du héros et des vilains dans les épisodes précédents au regard des combats qui les opposaient. Pour des quinquagénaires-sexagénaires, Hawkeye, Atlas, the Beetle, Bullseye et compagnie affichaient une santé encore vigoureuse (quand bien même l'archer se sait condamné à une cécité prochaine). Cette fois, Sacks les et nous rappelle à l'ordre et en décrivant Bullseye sur la table d'opération de Claire Temple ou Clint Barton obligé d'aller se cacher chez une vieille amie, on constate que ces hommes-là tiennent d'abord par la rage qui les animent. Mais quand ils sont atteints, ils doivent recevoir des soins.

L'ombre de la mort, ou du déclin, plane alors d'autant plus fortement et renvoie à la référence au western Impitoyable de Clint Eastwood, qui inspira Mark Millar pour Old Man Logan.

Marco Checchetto ne cesse d'aligner des épisodes de haute volée depuis le début de la série et on ne peut que répéter les compliments déjà adressés à l'artiste italien qui accomplit là son meilleur ouvrage. 

Lorsqu'il anime le morceau de bravoure de ce chapitre, avec l'assaut des Venoms dans le "Josie's Bar", tout reste lisible et énergique. La violence de la bagarre, qui culmine avec la mort très sanglante (mais traitée avec intelligence par le coloriste Andres Mossa) de Turk, est d'une intensité peu commune, d'autant qu'elle se passe dans un espace réduit, en intérieur. 

La présence du jeune Dwight, le neveu de Turk, qui a hérité du casque de Ant-Man, ajoute une force incongrue au combat car le jeune garçon est d'abord le spectateur dépassé de la séquence avant d'en être un acteur déterminant. Et la dernière page marque l'entrée en scène d'une figure familière qui fait plaisir et fait le lien avec le second volume du Hawkeye tel qu'écrit par Jeff Lemire et dessiné par Ramon K. Pérez (quand les deux archers étaient montrés dans leur grand âge grâce à un saut dans le temps).

Si Old Man Hawkeye ne s'aventure pas dans l'étrangeté interprétative de Mister Miracle, c'est une saga qui lui fait une concurrence (même format de douze épisodes, même complicité entre le scénariste et le dessinateur, même puissance narrative). Un projet alternatif comme Marvel serait bien inspiré d'en produire davantage.   

samedi 26 mai 2018

THE TERRIFICS #4, de Jeff Lemire et Evan Shaner (+ BONUS)


Après un premier arc gâché par la mauvaise gestion éditoriale de la ligne "The New Age of Heroes", résumé par l'incapacité d'Ivan Reis à assurer ses trois épisodes, et particulièrement la médiocrité du dernier, The Terrifics avait beaucoup à se faire pardonner. Si l'avenir proche nous dira si ce titre peut durablement se redresser, ce quatrième chapitre concrétise en tout cas un spectaculaire sursaut de la part de Jeff Lemire, cette fois soutenu par Evan Shaner.


Comme il le lui avait promis, Mr. Terrific, après avoir contacté Hal Jordan pour prévenir ses parents de son arrivée, emmène, avec Metamorpho et Plastic Man, Phantom Girl sur sa planète natale, BGZTL. La jeune femme consigne son voyage dans un journal.


Après avoir traversé une partie de l'univers en hyper-propulsion, le vaisseau sphérique de l'équipe est intercepté par un rayon tracteur qui l'oblige à atterrir sur une décharge spatiale. Très rapidement, les quatre acolytes sont séparés en deux groupes. 


D'un côté, Mr. Terrific (privé de ses T-sphères) et Metamorpho : celui-ci demande si, une fois rentré sur Terre, son chef pourrait chercher un moyen de lui rendre son apparence humaine. Mais très vite, cette conversation est interrompue car ils tombent nez à nez avec des collecteurs pirates.


De l'autre, Plastic Man et Phantom Girl : elle culpabilise d'avoir entraîné l'équipe dans ce lieu inhospitalier mais son camarade la réconforte. Puis voyant passer les T-sphères de Mr. Terrific, ils les suivent. C'est ainsi qu'ils viennent en aide à Metamorpho et leur chef aux prises avec les pirates.
  

Cette péripétie a soudé l'équipe mais, à l'approche de BGZTL, Phantom Girl est anxieuse et elle va rapidement avoir des raisons de l'être : son séjour dans le Dark Multiverse a duré dix ans mais sur sa planète, trente-sept années se sont écoulées. Sa mère lui apprend que son père est mort mais la console en lui promettant que plus rien désormais ne les séparera.

Tout d'abord, le plaisir qu'on a à lire cet épisode provient des dessins, magnifiques, de Evan Shaner, qui devait ronger son frein depuis le lancement de la série car il s'y est investi particulièrement. Les uniformes que portent désormais tous les Terrifics (ainsi que Plastic Man baptise l'équipe) sont des designs de Shaner, par ailleurs grand fan de Plastic Man et Metamorpho en particulier. Il a aussi créé l'apparence de Lyanna alias Phantom Girl de manière à la distinguer de son homonyme dans la Légion des Super-Héros (dont DC préparerait le retour, comme la JSA).

Mais cela traduit aussi la mauvaise gestion éditoriale du titre (et de presque tous ceux de la collection "New age of heroes") qui voulait mettre en avant des dessinateurs vedettes tout en prévenant qu'il ne ferait pas plus que les trois premiers épisodes. Hormis l'inusable Romita Jr (sur The Silencer) et le médiocre Kenneth Rocafort (sur Sideways), aucun n'a été en mesure de tenir cette promesse. La question se pose alors : n'aurait-il pas été plus sage et logique de lancer ces séries avec des artistes capables de tenir les délais quitte à ce qu'ils ne soient pas des stars ?

Il faut savourer les épisodes de Shaner car il n'en fera finalement que deux, DC l'ayant réquisitionné pour un épisode de la mini-série hebdomadaire Man of Steel (écrite par Brian Michael Bendis - où il sera secondé par Steve Rude) et lui confiant les couvertures de rééditions de titres du "Silver Age". Le dessinateur, pourtant capable d'enchaîner les chapitres, mais ne pouvant pas être au four et au moulin, passera le relais à Dale Eaglesham (que j'apprécie, mais il n'empêche, quel défilé horripilant !).

Pourtant quand on lit ces vingt pages, Shaner s'impose comme une évidence : son style élégant, son affection visible des personnages, le soin apporté aux finitions, associés à la colorisation quatre étoiles de Nathan Fairbairn donne à The Terrifics un look à la fois rétro et tonique, collant idéalement au sujet.

Et ce sujet, Jeff Lemire le reprend vigoureusement en mains après s'être fourvoyé le mois dernier dans un épisode inhabituellement médiocre de sa part. D'abord il consacre ses efforts à la caractérisation du personnage le moins défini du groupe, Phantom Girl, en lui donnant directement la parole puisque l'aventure est relatée via son journal intime. On s'attache vraiment à la benjamine de l'équipe, longtemps éloignée de chez elle, en délicatesse avec ses pouvoirs, et soucieuse à l'idée de rentrer à la maison (tout en sachant qu'elle ne pourra y rester).

Ensuite, le scénariste, au gré des rebondissements qui émaillent le voyage des quatre héros, en profite pour "changer de cavalière", redistribuer les rôles. Vite séparés, les protagonistes sont obligés de s'appuyer sur un acolyte avec lequel il n'avait pas eu le temps de faire connaissance jusqu'à présent. Plastic Man fait moins le mariole et c'est reposant, pour se montrer attentionné et touchant avec Phantom Girl. Metamorpho est moins grognon et débute même une relation amicale avec Mr. Terrific très inspirée par celle qui existe entre la Chose et Mr. Fantastic (avec l'envie de recouvrer un aspect normal). Cette reconfiguration est d'autant plus efficace que Lemire la met en scène sans négliger l'action au cours de deux scènes très mouvementées.

Enfin, le dénouement de l'épisode est carrément une auto-citation de Lemire à son Doctor Star... quand Phantom Girl comprend grâce à Mr. Terrific, une fois chez elle, que le temps qu'elle a passé dans le Dark Multiverse ne s'est pas écoulée normalement par rapport à celui de BGZTL, aboutissant à des conséquences poignantes... Et à une promesse de sa mère que le lecteur (et le reste de l'équipe) sait intenable.

La série rebondit donc à point et on en sort ragaillardi, mais aussi déjà un brin nostalgique car le duo magique formé par Lemire et Shaner sera vite dissous. En définitive, l'avenir de la relation entre les fans et ce titre est à l'image de sa conception : alléchant et incertain. On verra s'il s'agit d'une glorieuse incertitude ou d'un fâcheux fiasco.

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Bonus : les characters designs d'Evan Shaner pour The Terrifics.





BLACK PANTHER #1, de Ta-Nehisi Coates et Daniel Acuña


La page ci-dessous figurait dans le one-shot  de Marvel Legacy #1 et annonçait la relance de la série Black Panther de la manière la plus intrigante qui soit : pensez donc, le héros wakandais dans l'espace ! L'écrivain-essayiste Ta-Nehisi Coates, déjà aux manettes du précédent volume du titre (que je n'avais pas lu, découragé par les premiers épisodes), reste en place pour cette nouvelle direction, bien accompagné par Daniel Acuña. Et le test est concluant...


Il y a deux mille ans, les premiers wakandais quittèrent la Terre pour explorer l'espace. Ils établirent une colonie aux confins de l'univers et en firent un empire en conquérant d'autres mondes. Aujourd'hui, cette politique d'expansion les reconduit vers notre galaxie. Le vaisseau amiral MacKandal sillonne les planètes à la recherche de mines de vibranium lorsque Taku a vent d'une révolte sur Gorée et ses mines.


Son intérêt est d'autant plus grand qu'il s'agit en particulier d'un rebelle, noir, aussi agile que fort, ne craignant ni le travail ni les gardes ni les autres prisonniers. Après avoir failli s'échapper, il retourne à sa corvée mais Daoud, un esclave qui fait régner sa loi parmi les autres, le prend à parti.
  

Sauf que cette fois il tombe sur plus fort que lui et les gardes finissent par séparer les deux mineurs pour les conduire à l'isolement. C'est à ce moment qu'une flotte de l'empire attaque Gorée et libère les travailleurs dans un assaut mené par Nakia et M'baku.
  

Dans la confusion, le rebelle noir sauve malgré leur contentieux Daoud et vient en aide à Nakia, blessée par un garde. Une fois à bord du vaisseau amiral, M'baku, conduit l'homme à la capitaine N'yami, impressionnée par ses exploits dans le feu de l'action.


Lorsqu'elle l'interroge sur son identité, il ne s'en rappelle plus, mais explique sa désobéissance aux autorités de Gorée par son désir de rentrer chez lui (sans non plus savoir où c'est). N'yami le rebaptise du nom du plus grand des héros du Wakanda : T'challa. Désormais, il sera le compagnon d'armes de Nakia et M'baku.

Ta-Nehisi Coates opère une synthèse épatante entre des éléments posés par Jason Aaron - l'existence de wakandais depuis la préhistoire (dont le premier Black Panther fit partie des Avengers commandés par Odin contre les Célestes) - et une projection futuriste inattendue pour le héros - l'action se déroule dans l'espace, au coeur d'une galaxie lointaine (la référence à l'Empire de la saga "Star Wars" n'échappera à personne).

Partant de là, le scénariste entretient à dessein la confusion : sommes-nous bien en présence de T'challa ? Et si oui, comment s'est-il trouvé si loin de la Terre et de son pays natal ? En rendant le héros amnésique, nous voilà privé d'indices, dubitatif mais accroché. L'histoire semble pourtant indiquer qu'il s'agit bien de Black Panther comme en témoigne la séquence d'ouverture où on assiste à une spectaculaire tentative d'évasion avec force acrobaties et combats rapprochés : qui d'autre que lui accomplirait pareilles prouesses ?

Coates n'a pas seulement lavé le cerveau de ce rebelle, il le rend quasiment muet, ne prononçant que quelques phrases à la toute fin de l'épisode. Le procédé rappelle la courte histoire Déjà vu de Darwyn Cooke dans Solo #5 où Batman ne pipait mot tout en neutralisant un gang de voleurs meurtriers. Le mystère entourant le protagoniste est ainsi souligné en parallèle de visions fugaces où une belle femme aux cheveux blancs (Storm des X-Men ?) lui demande de rentrer chez eux.

Pour animer ces pages, on ne pouvait guère rêver mieux que Daniel Acuña : les décors futuristes rappellent ceux de la cité du Maître de l'Evolution dans le dernier arc des Uncanny Avengers qu'il avait illustré et le soin qu'il met à les représenter rend chaque mouvement plus intense. Voir ce rebelle contrer des gardes, se glisser dans des conduits d'aération, sauter d'un toit à l'autre, puis plus tard administrer une raclée à un mineur qui fait sa loi au milieu des ouvriers de Gorée, par Acuña a une classe incroyable, un dynamisme imparable.

Comme il assure son encrage et sa colorisation en travaillant sur tablette, l'artiste a le contrôle total du rendu qu'il produit et prouve qu'il peut évoluer dans un registre plus sombre, car ce premier épisode privilégie une palette aux tons austères. Il s'agit après tout de montrer principalement d'un côté des esclaves cassant du caillou et de l'autre une opération militaire depuis un vaisseau spatial de l'armée.

Le résultat, aussi bien narratif que graphique, est rafraîchissant et captivant. En délocalisant totalement Black Panther, le lecteur est comme le héros en quête de nouveaux repères tout en sachant le minimum essentiel - l'Empire Intergalactique du Wakanda vise la conquête de notre galaxie. De quoi suivre cette aventure avec attention, ne serait-ce que pour voir quand T'challa (si c'est bien lui...) se souviendra et comment il réagira alors au projet de ses sauveurs...

vendredi 25 mai 2018

JUSTICE LEAGUE : NO JUSTICE #3, de Scott Snyder, James Tynion IV, Joshua Middleton, Riley Rossmo et Marcus To


Pour son troisième acte, Justice League : No Justice ne freine pas, mais, hélas ! subit quelques changements désagréables avec l'absence de Francis Manapul peu avantageusement remplacé par Riley Rossmo - ce qui tend à montrer une impréparation éditoriale pour un projet qui a dû être établi pour s'assurer d'une cohérence graphique. Malgré ce bémol, on passe encore un excellent moment, entre le dénouement de l'intrigue sur Colu et ses conséquences sur notre Terre.


Sur Terre, Amanda Waller et Green Arrow ont trouvé dans le cercle arctique la graine déposée là par les Titans Oméga mais divergent sur quoi en faire - elle veut la détruire, lui préfère s'en remettre au Green Lantern Corps. Cependant, sur Colu, l'équipe Entropie de Batman a libéré de la prison de l'Ultra-Pénitence Vril Dox, le fils cloné de feu Brainiac, qui leur confirme que son père prévoyait de sauver sa planète en sacrifiant la Terre.


Les quatre Ligues de Justice décident de tout faire pour contrarier ce plan en empêchant le Titan Oméga sur Colu de profiter des quatre arbres qu'elles protègent. Wonder Woman sauve l'arbre de la Merveille grâce à son lasso de vérité qui écartent les créatures démoniaques qui le protègent.


Cyborg réussit, lui, à absorber toutes les données sur les habitants de Colu collectées dans l'arbre de la Sagesse grâce son armure dont la technologie provenant d'Apokolopis déjoue les blocages de la combinaison de Brainiac.
  

Sinestro accepte, à contrecoeur, à la demande de Starfire et sur l'ordre de Superman, d'extraire tous les containers de l'arbre du Mystère avec son anneau. De son côté, l'équipe Entropie de Batman évacue les habitants de Colu et embarque Vril Dox. Pour leur permettre, à tous, de fuir, Starro se sacrifie en attaquant le Titan Oméga qui pour se débarrasser de lui détruit la planète (et périt avec).


Mais les manoeuvres de quatre Ligues ont des conséquences immédiates sur Terre, comme l'avait prévu Amanda Waller : quatre nouveaux arbres éclosent (à côté de S.T.A.R. Labs, de la prison de Belle Reve, de la Tour du Dr. Fate et de la Forteresse de Solitude de Superman) et les trois Titans Oméga restants surgissent au-dessus de notre monde, prêts pour leur récolte...

Il paraîtra sans doute curieux de parler d'épisode de transition pour évoquer le troisième et pénultième chapitre de cette mini-série, mais c'est pourtant l'impression qui se dégage de cette lecture. A l'évidence, les trois scénaristes - Scott Snyder, James Tynion IV et Joshua Middleton - ont voulu clore ici une partie de l'intrigue avant d'aborder le grand final sur Terre.

La mort de Brainiac et l'apparition de son fils cloné dans les deux épisodes précédents ont servi à la fois de cliffhangers et de twists pour alpaguer le lecteur tout en présentant rapidement les enjeux, la menace, et les protagonistes (même si, en vérité, pour ces derniers, on se rend compte que la caractérisation reste sommaire compte tenu de leur nombre pléthorique et du nombre de pages limité).

L'explication de texte que Vril Dox dispense à l'équipe Entropie au début permet d'éclaircir définitivement ce qu'il était déjà facile de deviner auparavant, à savoir que le kidnapping de héros et de vilains par Brainiac pour sauver Colu, n'était qu'une tactique pour sacrifier la Terre et lui permettre de passer aux yeux de ses semblables de super-criminel à celui de nouveau messie.

Mais, en prime, les auteurs nous en disent davantage sur les arbres qu'ont jadis planté les Titans Oméga et on comprend désormais parfaitement le sens des noms de code de chaque Ligue de Justice formée pour cette mission par Brainiac. Le Mystère désigne une nurserie avec ses containers remplis de mondes miniaturisés, la Merveille rassemble à la fois le savoir scientifique et mystique de Colu, la Sagesse est une banque de données géantes sur tous les habitants de la planète. Vril Dox personnifie l'Entropie, soit la fonction exprimant le principe de la dégradation de l'énergie menaçant Colu à cause des Titans Oméga.

Si les ficelles dramatiques ne sont guère subtiles et les symboles simples, il n'en reste pas moins que la pilule passe bien parce que les trois scénaristes passent vite dessus : il s'agit de prétextes pour cette "union sacrée" de héros et de vilains ourdie par un méchant machiavélique. Le rythme sauve littéralement cette mini-saga qui ne joue pas sur la finesse mais mise tout sur le grand spectacle.

Et, comme auparavant, les dessinateurs collent à cette ambition en multipliant les doubles pages en guise de découpage. A force, il faut bien admettre que le procédé est à la fois trop systématique et empêche l'émergence de moments forts et saillants au profit d'un sentiment d'urgence permanent. Les personnages sont majoritairement sacrifiés, et n'émergent que quelques figures comme le Martian Manhunter ou, cette fois-ci, Starro, dont le sacrifice est vraiment étonnant. De fait, cela répond tout seul à la question : fallait-il une vingtaine de protagonistes sur Colu, des équipes de cinq membres ? Sans doute le récit aurait-il gagné à privilégier moins de monde et mais plus de spécialistes (à part libérer Vril Dox et évacuer tout le monde, à quoi à servi l'équipe Entropie, avec pourtant Batman et Luthor ?).

On y gagne d'autant moins que Francis Manapul ne signe que la couverture de l'épisode, suppléé par Riley Rossmo et Marcus To pour les pages intérieures (je n'ai pas compté mais il me semble qu'ils en réalisent le même nombre chacun). Rossmo est peu inspiré et son trait est laid (voyez comme il enlaidit Wonder Woman), alors que To, classique mais solide, assure le boulot avec professionnalisme et plus d'élégance. La transition de l'un à l'autre saute aux yeux, bénéficiant à To, mais il est déplorable que le staff éditorial d'une série hebdomadaire en seulement quatre épisodes n'ait pas suffisamment préparé la parution pour permettre à Manapul de livrer 80 pages à temps.

La dernière page promet beaucoup et la fin de l'histoire sera indéniablement spectaculaire, sans certainement causer de nouvelles victimes parmi les "gentils" mais en justifiant la redistribution des Ligues en vue des prochaines séries qui leur seront dédiées.