vendredi 15 décembre 2017

HAWKEYE #13, de Kelly Thompson et Leonardo Romero


Avec ce 13ème épisode débute non seulement un nouvel arc narratif, intitulé Family Reunion, mais aussi la deuxième saison de ce volume de la série Hawkeye depuis sa reprise par Kelly Thompson et Leonardo Romero. Et, comme nous le montrait la dernière page du précédent numéro, cerise sur le gâteau, avec le retour de Clint Barton aux côtés de Kate Bishop.


Clint Barton resurgit donc dans la vie de Kate Bishop au moment où celle-ci s'apprêtait à l'appeler en renfort pour retrouver sa mère. Mais ce qu'elle n'avait pas escompté, c'est que Clint avait lui aussi besoin de son aide car il est poursuivi par une mystérieuse mobile dont il ignore ce qu'elle lui reproche.


Après avoir échappé une première fois à une de ses attaques, le tandem réussit à localiser son domicile à Los Angeles grâce au signalement qu'en fait Barton : il s'agit d'une nommée Eden Vale, scientifique de génie mais aussi ancienne disciple du premier Swordsman.


Lorsque les deux Hawkeye s'approchent de chez elle, elle entame les hostilités. Incapables de la maîtriser, les deux archers sont même séparés quand Eden Vale se téléporte avec Kate Bishop dans une planque.


Kate se retrouve menottée et apprend la nature des pouvoirs de son adversaire - la capacité de se déplacer dans le temps et l'espace - mais surtout ce qu'elle attend d'elle : si elle en veut à Clint, c'est parce qu'elle le juge responsable de la mort de sa fille, Lucy, quand il se cachait dans la région du Nevada suite au putsch de l'Hydra (cf. la saga globale Secret Empire).


Et maintenant, pour convaincre Kate d'exécuter Clint, Eden Vale lui fait une offre a priori impossible à refuser...

Comme elle nous y a habitués, Kelly Thompson démarre son récit pied au plancher avec une scène spectaculaire, puis calme, presque aussitôt, le jeu en opérant un retour en arrière, construisant la majorité de l'épisode comme un flash-back qui va nous conduire à cette ouverture. 

La scénariste s'enhardit donc en s'amusant avec les nerfs du lecteur et les codes de la narration : procédé n'est pas nouveau mais il est habilement manié ici et confirme le plaisir de la lecture que procure Hawkeye - un élément qui se jamais démenti depuis le début de son run (et qui perdure depuis celui de Matt Fraction puis de Jeff Lemire).

Ce plaisir est d'abord fourni par les retrouvailles, attendues autant qu'espérées, des deux Hawkeye, et la dynamique de leur couple (qui ne repose pas sur la romance traditionnelle) est intacte : on les voit se chamailler comme deux gamins, l'immaturité de Clint déteignant immédiatement sur Kate dès leur première conversation. Tous deux ont une affaire pressante sur le feu et sollicite l'aide de l'autre, mais c'est Barton qui emporte le morceau.

Si Kelly Thompson adresse des références à la saga globale Secret Empire et au one-shot Generations : Hawkeye (déjà écrit par elle et dessiné par Stefano Rafaele, dans lequel Kate Bishop était projetée dans le passé sur une île pour une chasse à l'homme au cours de laquelle elle s'alliait à Barton alors au début de sa carrière), le lecteur n'est pas perdu et peut suivre l'histoire tranquillement, une autre preuve de l'adresse de l'auteur.

Leonardo Romero est également en grande forme même si son découpage est plus sage qu'à l'accoutumée (une seule et simple double-page, des scènes aux cadres classiques). On aurait toutefois tort de faire la fine bouche car le trait élégant et les angles de vue sont parfaits : il privilégie la lisibilité et sa représentation des pouvoirs d'Eden Vale permet à la coloriste Jordie Bellaire de briller avec une palette pourtant très sobre.

On sent néanmoins que l'équipe artistique a pris désormais la mesure de la série et cherche à doser ses effets narratifs et graphiques pour développer un arc solide, où l'intrigue pèsera autant, sinon plus que les relations entre les personnages, les dialogues corsées ou la fantaisie de certaines situations. Clairement, la solution qui s'offre à Kate Bishop au terme de l'épisode pose un vrai dilemme, plus dramatique que jamais, alors que ce qui y a conduit adoptait une légèreté familière.

La volonté affichée est donc nette : Hawkeye entend bien continuer à mûrir dans cette nouvelle "saison", forte d'avoir gagné à sa cause un lectorat fidèle et conquis mais sans s'en contenter. Louable intention qu'on ne peut que qu'encourager.


jeudi 14 décembre 2017

MISTER MIRACLE #5, de Tom King et Mitch Gerads


Chaque nouvel épisode de Mister Miracle est désormais attendu au tournant, le fan de cette mini-série attendant fébrilement de savoir à la fois ce qui va arriver à Scott Free et si Tom King et Mitch Gerads seront à la hauteur de leurs précédentes performances. Ce cinquième chapitre est aussi l'avant-dernier du premier acte puisque le titre fera une pause d'un mois en Février.


Condamné à mort par Orion, Scott Free passe sa dernière journée sur Terre en compagnie de sa femme, Barda. En costumes, ils se rendent sur le Walk of Fame où Scott pose ses mains dans celles moulées dans le marbre de Jack Kirby. En quittant l'endroit, ils sont accostés par le producteur "Funky" Flashman qui les embarque dans sa rutilante limousine. En route, il explique à Scott à quel point il est populaire et combien la situation est étrange désormais que les New Gods ont choisi de l'exécuter. La solution pour échapper à ce pétrin serait que Mister Miracle s'échappe à nouveau, définitivement cette fois, en se suicidant à nouveau, en s'assurant que personne ne le sauvera, ce qui donnerait lieu à un spectacle retentissant.


De retour à leur hôtel, Barda attache Scott à leur lit et lui fait l'amour. Plus tard, Scott se recueuille sur la tombe d'Obéron Kurtzberg, se désolant qu'elle ne soit pas fleurie mais donnant rendez-vous bientôt à son ami. 

Le couple repart en ville, en habits civils, et déjeunent dans un dinner. Scott se régale d'un sandwich mais, la gorge nouée, Barda n'a pas d'appétit. Il l'emmène près d'un plan d'eau dans un parc où la lumière produit des reflets éclatants, mais elle reste d'humeur morose. Ils gagnent une fête foraine où Scott gagne une peluche géante à l'effigie de Wonder Woman pour sa femme puis demande à un passant de les prendre en photo.


Sur la plage, Scott disserte sur le sens de l'existence en évoquant la phrase, fameuse, de René Descartes - "je pense donc je suis" - pour en arriver à la conclusion suivante : il faut se chercher pour se trouver, dépasser le doute et atteindre Dieu, si on existe alors Dieu peut exister aussi. Le soir tombe, il faut rentrer, mais la circulation s'est densifiée.


Sur les hauteurs de Los Angeles, les amoureux contemplent la vallée mais les étoiles ont déserté le ciel ce soir. Ils retournent à leur hôtel et Barda fond en larmes en songeant au lendemain. Scott lui fait l'amour pour la consoler.


Il est réveillé par l'irruption de "Funky" Flashman et deux gardes de New Genesis qui veulent l'escorter à une ultime conférence de presse, approuvée par Orion. Mais Barda se lève et tue les visiteurs avant de se tourner vers Mister Miracle et lui dire de rester.


En 1829, Victor Hugo rédige un des textes les plus remarquables de la littérature française, plaidoirie fulgurante contre la peine de mort, intitulé Le Dernier jour d'un condamné. L'écrivain a assisté plusieurs fois à des exécutions et s'indigne des réactions du public et de ce que la société autorise cela sans discuter. Lorsqu'un matin il voit le bourreau graisser la guilltine, il rentre chez lui et écrit rapidement ce texte qui sera ensuite édité anonymement - ce n'est que trois ans plus tard qu'en le complétant d'une préface qu'il le signe de son nom. 

L'oeuvre sera tièdement reçue, des articles de presse lui reprochant sa longueur (300 pages), d'être une démonstration qui ne prouve rien ou sa morbidité. On accuse même l'auteur d'avoir plagié un texte anglais ou américain. Ceux qui la défendent (comme Sainte-Beuve et Alfred de Vigny) admirent le style vibrant, l'émotion profonde, sa force romantique. A la parution de la préface en 1832, Hugo entretient l'ambiguïté, racontant qu'il s'agit d'un témoignage recueilli auprès d'un vrai condamné à mort ou d'un texte poétique ou philosophique : il veut laisser au lecteur la liberté de réfléchir à ce qu'il a écrit. Puis il avouera son intention véritable (s'opposer à la peine de mort de manière générale - ce pourquoi le condamné n'a pas de nom afin qu'il ne soit pas considéré comme un cas particulier - mais le plus réaliste possible - en décrivant des exécutions et leur cruauté, des jugements rendus pour de mauvaises raisons).  

Pourquoi est-ce que je vous parle de Victor Hugo ? Parce qu'il me semble évident que Tom King lui rend hommage dans cet épisode qui est le dernier jour du condamné à mort Scott Free. Durant les vingt pages de ce numéro, on suit le héros et sa femme du matin au soir : si vous avez lu les précédents chapitres, le contexte n'en est que plus terrible, mais si ce n'est pas le cas, vous sentez quand même, de manière insidieuse, la chape de plomb qui plane au-dessus de leur tête, formulée rapidement ensuite par l'intervention tapageuse de "Funky" Flashman.

Ce personnage occupe une place à part dans l'oeuvre du Fourth World qui engloba les séries New Gods, Mister Miracle, Forever People et Jimmy Olsen's Superman Pal de Jack Kirby. Il s'agissait d'une caricature de bonimenteur directement inspiré de son ancien partenaire chez Marvel, Stan Lee, avec lequel il se brouilla, ce qui provoqua son départ chez DC Comics. Kirby reprochait à Lee de s'attribuer la paternité, entière ou partagée, de personnages et surtout d'histoires entières sur lesquels il aurait en vérité très peu travaillé : cette polémique alimente encore aujourd'hui des discussions entre fans de comics, souvent en défaveur de Lee. Chacun appréciera selon son sentiment mais King refait surgir "Funky" Flashman dans son rôle originel, un producteur cynique, racoleur, qui n'hésite pas à encourager Scott Free à tenter de se suicider à nouveau à la fois pour échapper à son exécution sur New Genesis (à la manière d'un ultime tour d'évasion) et pour assurer un show spectaculaire.

Mais la journée que le lecteur va passer avec Scott Free et Barda fuit tout spectaculaire. Méticuleusement, sobrement, le récit s'écoule en étapes intimistes : certes, la scène d'amour entre les deux amants, agrémentée d'une fantaisie bondage (aboutissant à une pose très christique de Mister Miracle, ce qui permet à Mitch Gerads d'opérer graphiquement la synthèse entre le dieu qu'il est et le simple mortel qu'il reste), détonne mais sinon, ce sont des heures passées en compagnie d'un couple chez qui l'homme s'emploie à faire oublier qu'il s'agit de ses dernières avec sa compagne.

Ainsi, le découpage, toujours aussi rigoureusement, strictement, en "gaufriers" de neuf cases, fonctionne-t-il une nouvelle fois magistralement et Gerads en tire le maximum : il permet de cadrer précisément chaque geste, chaque expression, de situer chaque déplacement, de coller au plus près à cette action si peu mouvementée mais pourtant éminemment mobile. Ici, nous voilà avec eux dans une cafétéria, là dans un cimetière à fleurir une tombe - moment particulièrement symbolique encore puisqu'il annonce la dernière demeure du héros en même temps qu'elle est celle de son meilleur ami, Oberon, lequel porte le nom de famille de Kurtzberg, soit le véritable patronyme de Kirby. Plus loin, les amoureux se divertissent dans une fête foraine. A la nuit tombée, après être sortis d'un embouteillage monstre, ils contemplent la vallée sous un ciel sans étoile, comme un sombre présage supplémentaire.

Mais l'autre grande scène de ce chapitre est celle de la plage où King prend le temps de deux pages, et dix-huit plans, pour disserter autour de la célèbre formule de Descartes, "je pense donc je suis", en développant le monologue de Scott Free selon la suite de la réflexion du philosophe français. Peu de comics de super-héros (même si Mister Miracle détourne ses codes) vous offriront à la fois une telle parenthèse et un discours aussi inspiré : il ne s'agit en effet pas de citer un penseur pour épater la galerie mais bel et bien pour illustrer le propos même de l'histoire de la série et de l'épisode en particulier. Que vous soyez ou non cartésien importe peu, King ne l'invoque pas pour cela, il ne s'agit pas de donner une leçon, un cours, ce qui serait perçue comme une diversion, même brillamment exposée, mais de montrer le flot de la pensée, son écoulement depuis une réflexion qui l'inspire jusqu'à la conclusion qui se rapporte à la situation du personnage (le scénariste ne procédait pas autrement lors du précédent numéro avec l'implacable démonstration d'Orion pour accabler, par l'absurde, Mister Miracle lors de son procès kafkaïen). La philosophie, m'avait appris un professeur à l'université, est une activité de "ruminant" : elle ne se donne pas comme une réponse à des questions, elle est ces questions qui en amènent d'autres, et qui à force d'être approchées, creusées, explorées, expérimentées, aboutissent à un nouveau palier, une sagesse, une connaissance. Mais même arrivé là, ce n'est pas la fin, juste le début d'un nouveau champ de réflexion, d'interrogation. C'est sans fin, et donc passionnant autant que frustrant.

La philosophie, le travail de la pensée, du doute en action éclaire et trouble en même temps. La série de Tom King et Mitch Gerads pareillement : au moment de refermer de nouveau chapitre, on est à la fois pas plus avancé concernant la suite tout en ayant le sentiment d'avoir fait un bond de géant. Sensation vertigineuse qu'on éprouve avec le même air hébété que Mister Miracle, ce condamné à vivre.

mercredi 13 décembre 2017

BATMAN ANNUAL #2 : DATE NIGHTS - LAST RITES, de Tom King, Lee Weeks et Michael Lark


Le premier Annual de la série Batman de l'ère "Rebirth" n'était pas le fruit de l'auteur Tom King mais une compilation d'histoires courtes par plusieurs scénaristes et dessinateurs. Je l'ai lu et c'est dispensable. En revanche, le deuxième, qui vient de paraître sous le titre Some of these days, est d'un tout autre tonneau et mérite d'être, sans détour, qualifié de chef d'oeuvre, grâce à la qualité de l'équipe qui a travaillé dessus mais aussi, mais surtout, pour sa charge émotionnelle.


Autrefois. Batman et Catwoman sont au début de leurs carrières respectives. Une nuit qu'il s'occupe de malfrats dans les bas quartiers de Gotham, elle s'introduit dans la Bat-cave par effraction et vole la Bat-mobile. Alfred Pennyworth avertit son maître qui retrouve rapidement son véhicule ayant éventré la vitrine d'un bar mal famé.


Plus tard. Après avoir envoyé le Sphinx derrière les barreaux, Bruce Wayne s'interroge sur la dernière énigme que lui a adressé son ennemi et remarque que son crayon a disparu. Catwoman vient de le lui dérober et elle est encore dans le manoir à l'intérieur duquel il la poursuit. Mais elle parvient à s'en échapper malgré la police qui l'attend à l'extérieur.
  

Plus tard. Catwoman s'enhardit et déverrouille le coffre-fort de Bruce Wayne dans la chambre de ce dernier. Batman la surprend comme elle en retire une perle du collier de feue Martha Wayne. Ils comparent leurs destins similaires, tous deux orphelins très jeunes, mais aussi leurs différences, chacun d'un côté de la loi. Une fois encore, la voleuse réussit à s'éclipser.
  

Plus tard. Batman attend Catwoman chez elle et l'interroge sur ce qui la pousse à constamment le harceler. Elle lui explique le défier ainsi pour le pousser à devenir meilleur, prêt à affronter les vilains les plus retors. Attirés l'un par l'autre, ils finissent par s'embrasser après s'être démasqués pour la première fois, puis évoquent leur première rencontre - sans être d'accord à ce sujet...


Beaucoup plus tard. A l'hiver de leurs vies, en couple, Bruce Wayne et Selina Kyle patientent dans le cabinet d'un médecin en continuant à se chamailler sur l'endroit où a eu lieu leur première rencontre. Le docteur les interrompt : il a de mauvaises nouvelles...


Atteint d'un mal incurable, Bruce préfère parler d'autre chose pour distraire Selina. Malgré ses efforts, elle craque. Plus tard, elle rencontre leur fille, the Huntress, qui a pris contact avec Zatanna à propos du mal qui ronge Bruce. Mais la magicienne a estimé qu'il était trop tard...


Selina, entouré de proches, ferme les yeux de son grand amour. Elle descend ensuite à la Bat-cave et monte dans la Bat-mobile. Un chaton noir s'approche d'elle, portant attaché à son collier un billet sur lequel sont inscrits les derniers mots d'amour de Bruce pour sa femme.

Sans vouloir paraître grandiloquent ou définitif (puisque son oeuvre est encore en cours, et qui plus, relativement fraîche), il me semble qu'après la lecture de ces presque quarante pages il y a actuellement, parmi les scénaristes de comics contemporains, Tom King et les autres. En quelques années, cet ex-agent du gouvernement, fan de bandes dessinées depuis son adolescence, reconverti tardivement comme auteur, a fait son trou, patiemment, pour finir par se voir offrir la rédaction d'une série aussi exposée que Batman.

Et c'est sans faillir, avec l'assurance d'un auteur aguerri, qu'il conduit le titre depuis maintenant plus de trente numéros, après s'être fait remarqué auparavant ici (un passage chez Marvel avec la mini-série récompensée Vision) et là (Grayson, co-écrit avec Tim Seeley). Il avait laissé son tour pour le premier Annual, mais entre temps, il a pu bouleverser la vie de Batman en officialisant son couple avec Catwoman (une demande en mariage en bonne et due forme à la fin du troisième arc narratif, I am Bane).

Profitant de l'occasion, il a choisi de développer cette situation de manière extraordinairement émouvante dans ce deuxième Annual que la couverture sous-titre comme celui des Date nights - Last rites (soit les "rendez-vous nocturnes - derniers rites").

Lee Weeks, artiste trop rare, dessine la première partie du récit, situé dans le passé de Bruce Wayne et Selina Kyle, occupant 30 pages sur les 38 au total du fascicule. Le rythme y est alerte, l'humeur badine, et le découpage moins stricte que ce qu'on a l'habitude de lire dans la production habituelle de King. Weeks traduit magnifiquement ce jeu du chat et de la chauve-souris avec une souris en guise de fil rouge, grâce à ce trait vif, expressif, somptueusement rehaussé par les couleurs de la géniale Elizabeth Breitweiser.

King nous montre un couple en formation dont se dégage une tension érotique évidente mais aussi des fêlures similaires : Bruce Wayne et Selina Kyle ont tous deux perdu leurs parents très jeunes et se sont construits sur ce deuil, mais de manière dissemblable. Catwoman provoque son vis-à-vis sciemment pour le mettre à l'épreuve dans ses premiers pas de justicier et King appuie sur le symbole du chat joueur, malicieux, dominateur quand elle lui dit qu'il n'a au fond jamais cessé d'être le riche petit orphelin dans son grand manoir avec son majordome. Batman est dérouté par ce défi sans cesse répété qui ne semble conçu pour le blesser mais pour le réveiller, le maintenir en alerte. C'est effectivement l'objectif.

Le ressort très original, à la fois ludique et périlleux, de ce couple repose sur le fait qu'elle agit ainsi pour l'entraîner, l'endurcir, l'améliorer. Catwoman n'est pas une méchante, elle n'est pas le Joker, Double-Face, le Pingouin, le Sphinx : sa position morale est plus ambiguë, ses actes plus troubles, elle ne cherche pas à faire mal. Batman est désarçonné par cela car son activité de cambrioleuse la range du côté des criminels sans qu'elle ait du sang sur les mains - quelle est la différence entre un voleur et un tueur ? Le voleur ne prend jamais de vie.

Puis, grâce à une transition magistrale (un échange verbal qui se prolonge sur plusieurs décennies et fluidifie une large ellipse), Michael Lark prend le relais de Weeks au dessin et représente Bruce Wayne et Selina Kyle au soir de leur vie, visiblement retirés de leurs activités masquées, depuis longtemps mariés. Ils attendent en se querellant avec complicité un médecin qui leur apporte une mauvaise nouvelle - la maladie de Bruce.

King vient en deux pages de passer de la griserie d'Eros à la noirceur de Thanatos et nous annonce rien moins que la mort de Batman. Le lecteur est saisi, sidéré, a d'abord du mal à réaliser ce qui vient de se jouer, refuse presque d'y croire avant de se rappeler que le héros n'est pas un de ces surhommes pourvu de pouvoirs, altérant sa durée de vie.

La suite de ce second acte enchaîne les scènes brèves - Selina ayant requis l'aide de sa fille pour avoir celle de Zatanna et de la magie pour guérir Bruce, Selina affirmant comme jadis qu'elle n'est pas là pour aider Bruce avant de l'embrasser. Puis, tout aussi sèchement, le scénariste nous montre le héros vaincu, terrassé, sur son lit, gisant, sa veuve lui souhaitant de trouver le repos. Le moment est poignant, comme rarement, parce que sans effusions, traité très sobrement, avec beaucoup de dignité et d'intensité.

Les grandes BD se distinguent dans ces instants ainsi traduits, les plus délicats, les plus difficiles, les plus extrêmes, les plus intimes, où un auteur réussit, sans recourir à de grands effets, à produire une émotion authentique, touchante. Lorsque l'on ressent comme un des personnages la joie d'un bonheur, la douleur d'une perte, et le temps passé entre les deux, qui densifie ce qu'on cherche à nous communiquer.

Alors qu'il nous impressionne actuellement avec Mister Miracle, Tom King avec le concours de deux artistes prodigieux comme le sont Lee Weeks et Michael Lark nous bouleverse avec ce mémorable, déjà classique parmi les classiques, Batman Annual 2. A n'en pas douter, une des lectures les plus puissantes de cette fin d'année - de l'année tout court.   

mardi 12 décembre 2017

AMAZING SPIDER-MAN #26, de Dan Slott et Stuart Immonen


Dans le précédent épisode, Spider-Man empêchait in extremis Silver Sable (pourtant présumée morte) d'exécuter un des invités du gala pour la Fondation Oncle Ben à Honk Kong. Mais la mercenaire lui révélait alors que sa cible n'était autre que Norman Osborn... Voyons où Dan Slott et Stuart Immonen vont nous entraîner dans ce nouveau chapitre de l'arc The Osborn identity.


Récupéré par ses sbires, Osborn s'enfuit mais Silver Sable, Spider-Man et Mockingbird le prennent en chasse. Bobbi Morse reçoit alors un appel de Nick Fury qui lui ordonne de se retirer car la Chine ignore sa présence (et donc celle du SHIELD) sur place.


La filature échevelée de Silver Sable et Spider-Man les entraîne dans un piège ourdi par Osborn qui procède à une démonstration de ses nouvelles armes devant une assemblée d'acheteurs, en présence de sa complice la comtesse Karolina Karkov. Un robot géant, le Kingslayer Mark I, est activé pour supprimer les deux intrus.


Cependant, Harry Lyman (ex-Osborn) est assailli d'appels de partenaires commerciaux affolés par la situation car les armes d'Osborn sont fabriqués avec des matériaux de l'entreprise de Peter Parker. Depuis son repaire, Otto Octavius (désormais détenteur d'un nouveau corps cloné) enrage à cause de cette débâcle infligé à l'empire industriel qu'il a contribué à construire (lorsque son esprit habitait le corps de Parker).


Le Kingslayer Mark I neutralisé, et Osborn s'étant éclipsé avec la comtesse, Spider-Man apprend que les armes de son ennemi sont fabriquées en Symkarie, le pays de Silver Sable. Il lui propose d'en libérer les habitants contre la capture d'Osborn. Mais ce choix ne plait pas au SHIELD qui considère qu'en agissant unilatéralement en pays étranger, Spider-Man est désormais, au même titre que l'entreprise de Peter Parker, considéré comme ennemi au même titre que l'Hydra ou l'A.I.M. ...

Ce n''est pas parce que cet épisode renoue avec le format traditionnel (d'une vingtaine de pages) que Dan Slott change ses habitudes : au contraire, il écrit ce deuxième chapitre de son arc narratif en enfonçant le pied sur l'accélérateur.

L'intrigue se développe donc peu, se concentrant sur la course-poursuite spectaculaire dans Honk Kong entre Silver Sable, Spider-Man et Norman Osborn. Stuart Immonen a, là, matière à s'amuser en démontrant son aisance à découper ce genre de morceau de bravoure : il use de doubles pages avec des angles de vue très dynamiques, mettant en valeur aussi bien le décor avec les gratte-ciel de la ville que les acrobaties vertigineuses des personnages.

Pour souligner les conséquences de la situation sur l'histoire, Slott s'en remet à des scènes brèves et parallèles, comme lorsque Harry reçoit les communications des clients du Webware ayant appris que les armes de Osborn ont été conçues avec la technologie développée par Peter Parker ou en montrant fugacement Otto Octavius (dans son nouveau corps) pester après la mauvaise gestion de crise qui menace l'empire qu'il a contribué à édifier. Un examen du nouveau costume d'Octopus permet de relier facilement son alliance avec une organisation criminelle bien connue et préfigure donc de futurs épisodes attachés à la saga globale Secret Empire (ce dont je me serai bien passé...).

Si le scénario ne nous informe pas du comment Silver Sable est en vie alors qu'elle était présumée morte, son rôle redirige le récit et impacte celui de Spider-Man qui en décidant de l'aider à libérer la Symkarie s'attire les foudres du SHIELD et la défection de Mockingbird : ça risque donc de barder !

On est donc dans la droite ligne de ce qu'on pouvait prévoir avec le numéro précédent : beaucoup d'action, un tempo trépidant, peu de psychologie, et des illustrations à couper le souffle. On en sort ravi malgré des lacunes évidentes parce que divertissement est au rendez-vous : pas sûr que ça suffise à en faire une histoire mémorable mais c'est indubitablement efficace.  

lundi 11 décembre 2017

PREMIER CONTACT, de Denis Villeneuve


Je n'ai finalement pas été voir Blade Runner 2049, échaudé par des critiques partagées et la crainte d'abîmer le souvenir de la prequel de Ridley Scott, mais comme j'ai quand même beaucoup aimé Prisoners et Sicario de Denis Villeneuve, j'ai choisi de compléter mes connaissances à son sujet en découvrant son précédent opus : le remarquable et remarqué Premier Contact.

Le vaisseau alien au-dessus du Montana

En douze points du globe, des extraterrestres débarquent sur Terre sans quitter leurs vaisseaux ovoïdes noirs suspendus au-dessus du sol. Cet événement mobilise aussitôt les forces armées des pays concernés. Aux Etats-Unis, le colonel Weber sollicite l'aide du Dr. Louise Banks, linguiste bénéficiant d'une accréditation secret défense, pour tenter de comprendre les raisons de la présence des visiteurs et leurs intentions (pacifiques ou belliqueuses) puis tenter d'établir un moyen de communiquer avec eux.
Le colonel Weber, Louise Banks et Ian Donnelly (Forest Whitaker, Amy Adams 
et Jeremy Renner)

Elle part donc pour le Montana où a été établi un camp militaire entourant un des vaisseaux, en compagnie de l'astro-physicien Ian Donnelly. Pour entrer à bord de cette immense coque les militaires passent par une trappe qui s'ouvre toutes les 18 heures et aboutit à une sorte de large baie vitrée derrière laquelle deux extra-terrestres ressemblant à des heptapodes (à cause de leur sept membres flexibles) les attendent. Donnelly les surnomme "Abbott" et "Costello", en référence au célèbre duo d'humoristes américains. 

Louise Banks

Les aliens tracent sur la baie des glyphes en projetant des jets d'encre et Louise les interprète comme un langage très synthétique où chaque signe peut exprimer aussi bien un mot qu'une phrase complète. Mais pendant ce temps la situation internationale se tend lorsque les experts chinois pensent avoir traduit un de ces logogrammes par le terme "arme". 

Un des étranges logogrammes des aliens

Deux soldats américains de la base du Montana, qui escortent Louise et Ian à chacune de leur visite dans le vaisseau, déposent, sans en aviser Weber, une charge explosive. "Abbott" sauve de la déflagration les deux scientifiques in extremis. Puis leur vaisseau change de position, s'élevant plus haut dans le ciel et devenant inaccessible. Les onze autres coques imitent cette manoeuvre partout dans le monde. 

Ian Donnelly

Ordre est donné d'évacuer la zone. Les chinois décident, eux, avec leurs alliés, de détruire les vaisseaux situés dans leur espace aérien. Louise, qui a compris que les appareils aliens forment une unité de la même façon que leur langage, quitte le campement pour se placer sous la coque dans laquelle elle est réintroduite via une capsule envoyée pour elle. 

Louise Banks

"Costello" communique alors avec la linguiste, lui apprenant que "Abbott" est mort après l'explosion, puis qu'elle peut lire le futur - c'est là en vérité le sens des flashes qui l'assaillaient depuis son arrivée sur le site et dans lesquels elle se voyait mariée, mère d'une petite fille et divorcée suite à la mort prématurée de celle-ci, des suites d'une longue maladie.

Le colonel Weber

Rendue aux siens, Louise parvient, en dérobant le téléphone-satellite d'un agent de la CIA, à contacter le général Shang, à la tête de l'armée chinoise, pour le convaincre de ne pas ouvrir les hostilités contre les extraterrestres. Progressivement, les alliés de la Chine stoppent leurs manoeuvres. Les vaisseaux disparaissent ensuite aussi subitement qu'ils sont arrivés.

Louise et Ian

Comme "Costello" l'avait dit à Louise, dans un lointain futur, comme ils ont permis à l'humanité de s'unifier, les humains aideront à leur tour les aliens le moment venu. Quant à la jeune femme, elle va vivre avec Ian, avec lequel elle aura une fille à qui, peut-être, ils épargneront une mort prématurée.

Présenté à la 73ème Mostra de Venise l'an dernier, Arrival de Denis Villeneuve a créé la sensation en se démarquant du tout-venant des films de science-fiction. Précédé de ce buzz flatteur, le film a ensuite divisé la critique mais a été boudé par le grand public, désarçonné par son style.

Premier Contact s'inscrit dans une double lignée : c'est à la fois un prolongement narratif et esthétique de ce que Villeneuve a produit dans son précédent opus (l'excellent Sicario), avec une héroïne progressant à tâtons dans une (en)quête dont le sens ne se révèle vraiment qu'à la toute fin, et c'est aussi une nouvelle exploration cinématographique d'une tradition fantastique où les humains cherchent à communiquer avec des extraterrestres.

Le résultat est à la fois captivant et nébuleux. Les thèmes creusés ici, comme le langage, le temps, la mémoire, sont ambitieux et le scénario choisit, comme la nouvelle dont il s'inspire, de les traiter sans verser dans le grand spectacle, avec une certaine austérité. La majorité des scènes se déroule dans des tentes où militaires et savants débattent du déchiffrage de symboles, hypothèquent sur leur signification, ou dans la coque caverneuse d'un astronef avec deux créatures, à la physionomie à la fois inquiétante et gracieuse et au comportement énigmatique, ne s'expriment que par des logogrammes aléatoirement traduits).

Ce parti pris peut dérouter, voire décourager, mais si on l'accepte, le jeu en vaut vraiment la chandelle : il s'agit bien de faire ressentir la nécessité de prendre du temps pour comprendre l'Autre. Eric Heisserer nous dispense de bavardages techniques assommants et pseudo-réalistes au profit de scènes silencieuses, de creux dramatiques, correspondant aux recherches hésitantes de la linguiste. Villeneuve met cela en scène en soignant l'ambiance à la fois tendue et suspendue, le rythme volontiers flottant, et c'est souvent envoûtant. On pardonne du coup quelques clichés (comme le personnage du colonel joué par Forest Whitaker avec son air de Droopy massif, ou ces enfilades d'ordinateurs devant lesquels s'affairent des experts dont la contribution semble bien discrète comparée aux efforts déployés par l'héroïne). Mais au moins échappe-t-on à des vues sur des salles de réunion avec des présidents, entourés de généraux va-t-en-guerre opposés à de plus raisonnables scientifiques, ou à des scènes de combat entre des extraterrestres et l'aviation militaire.

La partie plus "cosmique" du film est aussi plus inégale : Premier Contact arrive après des longs métrages écrasants sur le sujet (parmi lesquels Rencontres du 3ème type de Steven Spielberg, Abyss de James Cameron, ou le chef d'oeuvre indépassable que reste 2001 : L'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick). La comparaison est inévitable. Mais Villeneuve s'en sort avec les honneurs, grâce au soin qu'il a apporté aux designs (qu'il s'agisse de ceux des vaisseaux ou des extraterrestres et de leur langage) et par sa volonté de coller à son héroïne hantée non pas, comme on le pense au début, par des flash-backs traumatisants par des flash-forwards anxiogènes, ce qui donne une perspective étonnante à l'ensemble, une dimension contemplative, méditative et troublante. Le twist final est habile dans l'opposition qu'il établit entre l'innocence de ce premier contact et l'expérience existentielle (naissance, vie, mort) qu'il provoque.

Amy Adams s'aligne sur la tonalité feutrée du récit et livre une interprétation dense et émouvante, d'une sobriété intense, qui éclipse ses partenaires. Un jeu intériorisé remarquable. Jeremy Renner confirme qu'il est un acteur d'une grande intensité tout en conservant un jeu minéral.

Premier contact à l'image de son sujet ne se livre pas facilement, et peut même frustrer, mais c'est aussi une apologie vertigineuse de l'inconnu et une métaphore brillante sur le destin.